. _, DE L'INTÉRÊT DE LA FRANCE i iï\ ** A L^G-ARD ^L.u DE ÈX TKAITE D$S ftÊGtpÉS. par J> C. L, SIMONDE de SISMONDL 1 GÈNÈV e; chez J. J. Paschoud ; Imprimeur- Libraire? ET A PARIS, même maison de commerce, rue Mazarme N.°#l« 8 1 4. ÏW * KP£ i >v CCS *n< p <^vV~ tfjt ft{*„ CkAA^Sff __._.. 1^ DE L'INTÉRÊT DE LA FRANCE a l'égard DE LA TRAITE DES NÈGRES. •WW*«\.%«r'VWVWVV\*^V%l\>VW*/* Un pourroit s'étonner de ee que les grand» intérêts Européens qui vont être débattus au Congrès de Vienne , ont jusqu'ici occupé si peu l'attention des écrivains politiques* Les circonstances dans lesquelles ce Congrès va régler le sort de l'Univers, sont si nou- velles et si imprévues , qu'on peut supposer à peine, dans les plus habiles entre les hommes d'Etat , une connoissance approfondie des intérêts de chaque gouvernement. Plus ils ont étudié leur situation , et plus ils doivent souhaiter de recueillir encore de nouvelles lumières; plus ils doivent désirer aussi d'é- clairer les peuples sur leurs vrais intérêts , pour leur faire approuver les changement (4) qu'ils préparent. Jamais en effet les Comices de l'Europe ne furent appelés à traiter des questions plus importantes; ils vont décider de l'organisation interne des nations , et de leurs rapports politiques au dehors; ils vont régler tout ce qui détermine l'opulence ou ïa misère des hommes , leurs jouissances ou leurs douleurs, les progrès de leur esprit ou leur abrutissement, leur moralité ou leurs vices. Entre tant de sujets importans, qui se lient à tous les intérêts personnels , comme à toutes les spéculations philosophiques , il en est un , qui quoique éloigné de nous, me semble fait pour exciter une grande curiosité et de profondes e'motions ; c'est la traite des Nègres. La France a demande' avec persé- vérance , que l'odieux commerce dont ils sont l'objet fut renouvelé pour cinq ans. L'Angleterre qui après de longs débats, se l'est interdit en 1807 , a manifesté avec une glorieuse unanimité , sa douleur de oe que le traité de Paris ne l'avoit pas aboli ; elle a enjoint à son Ministère d'offrir le sacrifice de ses propres intérêts pour racheter cette clause cruelle , et elle se déclare prête k renoncer aux avantages qui ne sont que pour ( 5) elle, si a cepi'ixcîîe peut obtenir l'avantage de l'humanité. De nouvelles conférences devront â'ouvrir à Vienne sur cette proposition gé- néreuse; et le héros de l'Europe, celui qui sait que les plus nobles victoires sont per- dues, si elles ne se rattachent aux progrès des lumières , à celui de la morale et des douces vertus, Alexandre a déjà hautement annoncé qu'il soutien droit de tout son crédit Ja cause de l'Africain. Avant que le débat commence, avant qu'un faux point d'hon- neur s'attache à la défense d'un droit cruel , il peut être utile de traiter la question du renouvellement de la traite sous le rapport du seul intérêt de la France ; de rappeler aux Français ce que c'est qu'ils deman- dent;, de calculer, avec ceux qui ne veu- lent suivre d'autre règle que le calcul ; de montrer l'avenir à ceux, qui se perdent dans la considération du passé ; de convaincre enfin la nation, que si elle a mis quelque orgueil à ne pas se laisser imposer par les étrangers les lois de la justice et de la reli- gion , le moment est venu de les suivre au- jourd'hui de son propre accord , comme lois l'intérêt et de la prudence j, autant qu@ ne comme, lois de l'honneur, (6) Le nom vague de traite ou de commerce des nègres , ne frappe point immédiatement î'imagination , par le tableau de tout ce qu'il désigne et qu'on veut rétablir. L'article du traite' de Paris qui va de nouveau être dis- cute, reserve aux Français le privilège d'a- cheter pendant cinq ans encore , sur les côtes du Sénégal, soit des captifs enleve's dans des guerres excitées pour le seul but de vendre ensuite les prisonniers, soit de prétendus coupables, condamnes par des Juges iniques, pour des crimes légers ou imaginaires, soit des enfans que leurs pères ou leurs mères vendent pour de l'eau-de-vie , dans le délire d'une ivresse qu'ils veulent prolonger , soit des hommes libres, volés sur les grands che- mins par des brigands , soit enfin quelques esclaves, déjà façonnés à la servitude, mais qui, dans le désert, étoient les compagnons plustot que les instrumens de leur maître , et qui, même dans leur triste condition, n'a- voient point conçu l'idée des travaux forcés que l'Afrique ne connoît pas. Cet effroyable assemblage de crimes , qui muhiplioit les esclaves sur ïa côte du Sénégal et de Guinée, a été suspendu pendant sept ans , par l'abo- lition de la traite en Angleterre $ et déjà ( 7 ) auparavant* l'impossibilité où les Français et les Hollandais se trouvoient de continuer ce commerce, l'avoit considérablement dimi- nue. Les rapports des voyageurs, les preuves fournies au Parlement d'Angleterre , met- tent hors de doute que le vaste continent situe' entre les tropiques a été' rendu à la paix et à un état de prospérité comparative, par la cessation de la traite; que les petits Rois , auparavant sans cesse en guerre, ont posé les armes ; que le brigandage est de- venu fort rare; que la culture s'est considé- rablement augmentée , et que la civilisation commence à faire de rapides progrès. Le droit que les Français réclament aujourd'hui est donc celui de corrompre de nouveau les mœurs des nègres, de combattre de tout leur pouvoir l'influence bienfaisante des so- ciétés philantropiques, destinées à les civi- liser , de violer leurs propres lois , celles du christianisme , celles de la nature , en trai- tant dos hommes leurs semblables et leurs* frères , comme Dieu n'a point permis de traiter même les animaux ,, de donner enfin pour garantie à cette horrible tyrannie, des supplices si effroyables que notre imagiriatiôk n'en peut supporter le tableau» " (8) Le premier établissement de cet odieux commerce au quinzième siècle^ et son renou- vellement aujourd'hui , ne sont point des actions de même nature • l'horreur de la première avoît été couverte aux yeux de ses promoteurs , par un voile religieux , la se- conde n'a d'autre motif que la cupidité. La traite des nègres n'avoit pu être inventée que dans l'égarement d'un zèle persécuteur. Pour dissimuler son atrocité, il avoit fallu que des prêtres dissent aux Portugais que l'esclavage et les supplices des nègres étoient des moyens rigoureux mais utiles de gagner quelques âmes à Dieu ; ce fut le motif avoue de toutes leurs expéditions sur la côte d'Afrique pen- dant plus d'un siècle (*). Us y voyoient le double résultat d'acquérir des esclaves et des chrétiens , et ils se préparoient pieuse- ment, comme à une croisade, aux expédi- tions féroces qui les enrichissoient. Aujour- d'hui encore, des moines missionnaires de l'Amérique méridionale font des incursions nocturnes dans les pays occupés par des tribus paisibles d'Indiens sauvages, {Iridios (*) Asia Portuguesa de Joaode Barros ; Deçà ï« Ubo I, et II, .... (9) bravos) et ils enlèvent les enfans pour les réduire en esclavage. Le même brigandage anime par le même fanatisme , se renouvelle aussi tous les jours dans les provinces in- ternes du Mexique (*}. Mais les marchands négriers qui s'armeront à St. Malo , ne se- ront pas des missionnaires ; et aucun motif religieux ne pourra les aveugler sur l'immo- ralité de leur conduite. Ils n'auront point non plus l'excuse qu'avoient leurs prédé- cesseurs avant la révolution ; ils n'auront point pour eux l'autorité d'une coutume déjà ancienne; ils ne pourront point se dire que ce qu'ils ne feroient pas , d'autres le feroîent à leur place ; ils ne trouveront point en Afrique des marchands d'esclaves tout établis, qui leur offriront des captifs, sans leur rendre compte des crimes par lesquels ils se les seront procurés. Aujourd'hui que tout est détruit, et qu'il faut tout créer de nouveau , qu'il faut enseigner aux tyrans Africains à punir des crimes imaginaires , pour multiplier le nombre des condamnés à (*) Alex, de Humboldt, essai politique sur le royaume de la nouvelle Espagne, Liv. II. ch. VII. % 11. p, 4i, 4a, i . *"■"" ( io ) la servitude , ou à déclarer sans provocation h guerre à leurs voisins , pour se ravir mu- tuellement leurs sujets , aux pères et aux mères à vendre leurs enfans pour de l'eau- de-vie, aux voleurs de grand chemin à sur- prendre le voyageur au détour d'un bois ou d'un sentier écarte, non pour le dépouiller, mais pour s'emparer de sa personne ; au- jourd'hui qu'il faut prêcher de nouveau le crime à l'Afrique, j'ose m'en flatter, on ne trouvera pas des Français pour une mission semblable ; on n'en trouvera pas non plus qui s'avilissent jusqu'à être les geôliers et les bourreaux des esclaves dans les vaisseaux négriers ; qui les entassent entre les ponts, sous l'ardeur des trop.ques , enchaînés et couchés les uns à côté des autres , n'ayant chacun, sur la planche où ils doivent passer »u moins quarante jours , qu'un espace de quatorze pouces de large, et pas assez de hau- leur pour se relever (*). Lorsqu'à» nègre (*) v <>yez le plan et la eoupe da Taisseau négrier the Brooh, publié par le Rev. Mr Cla.kson en F1780* et de nouveau en 1814 chez Richard et Artus Tajlor à Londres. L'inspection de cet effroyable magasin d'hommes, couchés et enchaînés entre les ponts, fait ... :.. (11 ) aura mérite Pestimc d'un Français par l'acte de courage qui honore le plus l'espèce hu- maine, lorsqu'il aura dévoué sa vie au plus noble des buts , celui de recouvrer sa liberté et celle de ses semblables , fose m'en flatter encore, un français ne permettra pas qu'on lui inflige le supplice réservé dans les îles à la rébellion; qu'on le suspende à un croc, qui lui entre dans les chairs, sous les aisselles , et qu'on le laisse exposé au milieu des airs, au soleil et aux mouches , sans nourriture et sans boisson , jusqu'à ce qu'il termine, après huit ou dix jours d'effroyables douleurs , sa misérable existence (*), L'habitude ou le fanatisme ne réconcilient que trop facilement les peuples à la férocité , mais ces habitudes sont rompues, et ce fanatisme n'existe plus 5 la différence de langage de couleur ou de croyance ne suffit plus pour persuader au une impression plus profonde que tous les discours des amis des noirs. Les Français ne sachant point conduire la traite avec la même activité que les An- glais, laissent leurs nègres sept ou huit mois dans ces cachots ambulans* avant que leur chargement soit accompli. Malouet a Essai sur St.Domingue. T. IL Çh. I. Mémoires sur les colonies, T. IY. p. i48. (*) Dumont et Beniham, Théorie des peines. Liv. IL Chap. XIII. p. a3i, : MIBMHMHBHHMHB (12) Français qu'un homme a cesse d'être son frère. Les échafauds de la révolution y les hôpitaux , les combats , ont souvent , il est vrai, ramené sous nos yeux le spectacle de la mort, mais rien ne nous a présente celui des tortures. Le noir ou le hîanc , l'ami ou l'ennemi , qui dans les angoisses de la dou- leur, invoqueroit un soldat français, seroit sûr d'en obtenir toujours , au moins cette dernière marque de pitië \ la mort prompte qu'on refuse au nègre. Ces horreurs ne sont sans doute pas pré- sentes à la mémoire des négociateurs qui ont demande le rétablissement de la traite ; ils n'ont considéré, disent-ils eux-mêmes, que l'avantage pécuniaire de la France ; ils ont voulu lui rendre tout le commerce , tous les étabîissemens qu'elle avoit, avant la révolution. Descendons sur leur terrain > voyons ce qu'ils peuvent (aire de ces étabîis- semens , où ils peuvent chercher cet avan- tage pécuniaire. Dans les Antilles, la Mar- tinique et la Guadeloupe sont rendues à la France, et on lui laisse la liberté de recon- quérir St. Domingue. Les deux premières colonies se sont conservées riches et floris- santes sous le régime angîoisj elles sont sou- . ( i3 ) mises depuis 1807 , comme les colonies de cette nation, aux effets du bill qui a suppri- me la traite; aucune guerre acharnée, au- cune longue révolte n'y a détruit la popu- lation nègre; elles n'ont point de grandes pertes à réparer, et le nombre des naissances parmi les noirs, commence aujourd'hui à s'y accroître , depuis que l'humanité est devenue pour les planteurs un bon calcul. L'expé- rience a confirme' dans toutes les îles admi- nistrées par les Anglois , ce que les amis de l'abolition avoient annoncé , que la repro- duction des nègres s'accroîtroit naturelle- ment , dès que les maîtres auroient intérêt à la favoriser, et que si , dans l'ancien calcul des planteurs, un nègre ne devoit durer que dix ans, et mourir ensuite à la peine , il du- reroit autant qu'un Européen , et il se repro- duiroit comme lui, dès que son maître sau- roit qu'il ne pourroit plus le remplacer par un nouveau captif. Ce sont des pertes bien différentes que la Martinique et la Guadeloupe ont éprouvé dans les dernières années ; leurs planteurs ont souffert de l'engorgement des magasins de denrées coloniales , de la rivalité de§ établissemens nouveaux , du bas prix du sucre MM (i4) £t du café. Pendant la guerre ils produisoient beaucoup plus de ces marchandises que les consommateurs n'en vouloient acheter, et ils ressentoient avec toute l'Angleterre , ce discrédit de leurs denrées, sur lequel Buona- parte avoit fondé ses espérances. Lors même que leurs nègres auroient diminué en nom- bre , ils ont eu plus d'une fois lieu de penser qu'ils en conservoient plus encore qu'il ne leur auroit convenu d'en entretenir > puis- qu'ils ne trouvoient point à faire de l'argent avec les fruits de leur travail. La traite, on en convient , est inutile à la Martinique et à la Guadeloupe $ mais c'est St. Domingue qu'on voudroit planter et enrichir de nouveau , St. Domingue qu'il faut con- quérir auparavant sur les nègres indépendans* C'est en répétant l'expérience désastreuse de Le Clerc, qu'on veut commencera exécuter ce projet d'économie et de richesses. On peut se flatter qu'en promettant aux nègres de St. Domingue, s'ils se soumettent, la paix , l'ordre , la sûreté, dont ils sont privés depuis long-temps; qu'en les menaçant en même temps de toute la vengeance de la France, s'ilspersistentdansla rébellion, on pourra les amener à se reconnoîlre pour sujets du roi , à changer même leur propriété incertaine . ^-.._.;_ (i5) sur les plantations, contre la condition de métayers , ou celle de vassaux de leurs an- ciens maîtres ; on pourra leur faire trouver plus d'avantages à partager avec les ci- devant propriétaires des fonds, les récoltes qu'ils auiont fait naître par leurs sueurs, qu'à les conserver toutes entières , sans avoir de garantie pour en jouir , ou de fa- cilité pour les vendre. Maïs à qui persua- dera-t-on qu'ils rentreront jamais dans l'es- clavage d'autrefois ; qu'après vingt ans de liberté , lorsqu'une nouvelle génération d'hommes fiers et indépendans, accoutumés au commandement, aux armes, souvent A la cruauté , a pris la place des anciens es- claves., on pourra les engagera rentrer dans les cases de ceux qui avoient si cruellement maltraité leurs pères , à travailler pour eux dès l'aube jusqu'à la nuit , sous le fouet d'un commandeur impitoyable , à renoncer à toute part aux produits du travail de leurs mains, à se soumettre à plusieurs centaines de coups d'étrivières lorsqu'ils auront porté à leur bouche la canne à sucre qu'ils culti- vent seuls , ou goûté la mélasse qu'ils en tirent; à se contenter du plus misérable repas de manioc pour nourriture 3 d'un pagne mmmmmm mwmimm j ri, mmm \ mv.m mmmm m*wm\wmm \ mmmm mm * nm i iii i n Mw mmmttHtf --;__„._._ .._._._ .. JflMMM ( l6 ) grossier pour habit , d'eau pour boisson ,< d'une case ouverte aux inclémences de l'air et aux reptiles pour habitation; à renoncer aux jouissances de la vie qu'ils possèdent , et à ne réclamer enfin d'autre salaire que les coups d'étrivières et les tourmens. On tromperoit les nègres par mille faux sermens pour les amener à se soumettre de nouveau aux planteurs, on leur feroit en- trevoir des jouissances sensuelles sans me- sure, pour les séduire y que l'illusion ne dureroit que jusqu'au moment où ils recon- noitroient les chaînes et le fouet. La rébel- lion seroit la conséquence nécessaire de la tromperie, et St. Domingue ne manqueroit pas d'un nouveau Toussaint l'Ouverture. On peut étourdir les hommes sur la des- truction de leur liberté politique , parce qu'aucune douleur physique, aucune priva- lion personnelle ne suit immédiatement sa perte; mais on ne sauroit les tromper sur la destruction de leur liberté domestique ; jamais aucun homme n'a pu renoncer vo- lontairement à sa propriété, à sa personne, à sa famille ; et donner la préférence aux coups d'étrïvière sur son revenu , ou les fruits de son travail. ( 17 ) Soit qu'on veuille agir de bonne fol avec les nègres de St. Domingue , on qu'on veuille les tromper; soit qu'on les endorme par des promesses qu'on aura dessein de violer, ou qu'on les soumette par les armes; il est évident que tant qu'on les conservera en vie, la traite redoublera les dangers desblancs qui vivront au milieu d'eux. Si en vertu d'une pacification , la grande niasse du tra- vail doit être faite par des mains libres , des esclaves ne sont plus nécessaires à St. Do- mingue ; cependant l'introduction dans Vî\e 9 des captifs apportes d'Afrique, excitera une défiance universelle parmi les nègres libres 5 elle leur apprendra quelle est la secrète pensée des Européens , et le point de souf- france et d'humiliation auquel on voudroit les réduire; elle ajoutera tous les jours de nouveaux alimens à la haine entre la race blanche et la race noire, haine qu'il seroit si important de détruire ; et au moment d'une révolte, les nègres qu'aura apporte la traite seront des auxiliaires que les colons auront ete chercher eux-mêmes , pour les donner à leurs ennemis. La seule présence de quelques centaines de nègres marrons dans une colonie ? suffisoit pour jeter l® M*ftWMMmi»ti*RMIM^^ if) trouble parmi tous les nègres esclaves , et jkuir exposer les planteurs à tous les dangers, des révoltes et des conspirations. Comment supposer que quelques centaines , quelques milliers de nègres esclaves pourroient être maintenus dans la servitude au milieu de quatre cent mille nègres libres , qui se plairont à conter comment ils ont brise' eux-mêmes leurs chaînes , et puni les crimes de leurs oppresseurs. Non , Ton ne peut le mëconnoître^ si Ton a dessein de rétablir la traite pour St. Domingue, ce ne peut être qu'après qu'une guerre d'extermination aura détruit jusqu'au dernier les habitaus de ce vaste pays. On demande que je ne mette point en opposition les principes avec l'intérêt , ces principes dont le nom seul paroît révolu- tionnaire ; et je ne m'arrêterai point sur l'atrocité de ce projet d'extermination , ni sur la perfidie à laquelle il sera nécessaire d'avoir recours pour le faire réussir. Il est entendu que la probité, que l'honneur, que l'humanité , ne font rien à la chose ; il ne s'agit que d'argent à gagner. Eh bien, voyons enfin ce que les seuls motifs pécu- niaires doivent conseiller à la France. BHIBWMi _ ( *é ) Dans aucun temps la France n'a eu dea capitaux proportionnes à ses vastes besoins» La révolution, et les brusques et fréquens cbangemens de ses systèmes économiques , ont détruit à plusieurs reprises les fonds quelle avoit lentement accumulés* Jamais elle n'a eu plus de raison qu'aujourd'hui de s'occuper à conserver toutes ses ricbesses , pour soutenir, pour ranimer son commerce intérieur et son industrie; et c'est dans ce moment qu'on parle de lui faire entre- prendre une guerre de commerce , une guerre longue et dispendieuse à porter entre les tropiques; c'est dans ce moment qu'on veut lui faire fonder une colonie nouvelle dans le pays que cette guerre doit conquérir. On veut pour cela , lui en faire importer d'Afrique toute la popu- lation , après l'avoir acbetée homme après homme» C'est à ce prix qu'on veut lui faire élever à trois mille lieues des frontières françaises, un grand atelier pour produire du sucre et du café 5 on veut encourager cette production nouvelle en lui assurant le monopole du marché de la France; on veut soumettre ainsi tons les consommateurs français à un impôt considérable, non point en faveur du trésor public, qui est cepen~ . / ( 20 ) dant obère , mais en faveur de ceux qui consentiront à souiller leur honneur et le nom français par l'infâme commerce des esclaves ; on engagera enfin par des profits supérieurs tous les capitalistes de France à retirer leurs fonds du commerce, de l'agri- culture, des manufactures qu'ils animent, pour braver la concurrence des Anglais qui produisent les mêmes denrées à meilleur marche' qu'eux ; pour braver aussi la con- currence plus redoutable encore des mar- chands des Indes, d'Arabie, du Brésil , du Mexique, de tous les pays situe's entre les tropiques , dont le commerce commence seulement aujourd'hui à être ouvert à l'Eu- rope , et ira chaque année en croissant. Sans songera cette rivalité, on va se donner à grands frais une branche d'industrie qui doit nécessairement être renversée un jour , par le progrès seul du commerce. Quelle manière d'enrichir une nation ! La France, avons nous dit, n'a eu dans aucun temps des capitaux proportionnés à ses besoins; et s'il est un principe démontré aujourd'hui en économie politique , c'est que les capitaux nationaux sont la seule mesure de l'industrie nationale. On peut . . _. -- ( 21 ) avec îa même somme faire une espèce d'ouvrage plutôt qu'une autre; on peut encore faire moitié de l'un , moitié de l'autre; mais on n'a point à choisir entre n'en faire qu'un et les faire tous deux. Mille francs peuvent payer mille journées d'ouvriers en coton ou d'ouvriers en laine , au choix du Gouvernement; mais avec mille francs on ne donnera pas en même temps vingt sous par tête à mille ouvriers en coton /et à mille ouvriers en laine. Le manque de ca- pitaux est donc le grand et primitif obs- tacle aux progrès du commerce et des ma- nufactures. Le taux de l'intérêt étoit pro- portionnellement plus élevé en France que dans les autres pays commerçant; il l'étoit, plus encore pour les capitaux employés, dans les manufactures que pour ceux em- ployés dans le commerce. L'argent prêté à un manufacturier n'étoit pas plus exposé que l'argent prêté à un commerçant , mais ou savoit qu'il seroit rendu beaucoup moins régulièrement > parce que le manufacturier avoit sans cesse besoin de plus de iond^j qu'ils n'en pouvoit atteindre ; il étoit tou^ jpurs aux expédiens pour faire de l'argent 3 et sans faire perdre les intérêts du dépôt - --- — - - ... -,. -„_-._ - — ■■■■■■■■■MnwMaMniiMMMaBi ( 22 ) * prête, il en retardoit le payement. Ce besoin d'argent se faisoit sentir dans toutes les né- gociations ; comme acheteurs de matières premières, les fabricans demandoient les plus longs crédits qu'on put leur accorder; comme vendeurs , ils ne pouvoient jamais consentir à d'assez longs termes ; et c'éloit Va leur plus grand désavantage, quand ils entroient en concurrence avec les mar- chands Anglois. II n'y avoit pas une seule des spéculations des fabricans Français, de laquelle on ne put inférer , que s'ils avoient eu plus d'argent, ils auroient étendu da- vantage leurs affaires. Aussi rétablissement force de chaque nouvelle manufacture , en détournant les capitaux qui dévoient ali- menter les anciennes , faisoit-il perdre à celles-ci, tout au moins, tout ce que les autres gagnoient. Le capital national étant la limite nécessaire de l'industrie nationale, lorsqu'on propose aujourd'hui aux Français le rétablissement de St. £>omingue , c'est comme si on leur demandoi^ lequel vaut lê ! mienx de conserver leurs fabriques de drtlps, et d'acheter leurs sucres de l'étranger «m meilleur prix possible, ou de fermer leurs fabriques et de faire naître pour leur compte, : * ..__ __ , .. ( 23 ) mais plus chèrement, le sucre à St. Domîngue; ou plus brièvement encore , lequel vaut le mieux de gagner sur les draps, ou de perdre sur les sucres; de faire les meilleurs draps de l'Europe ; meilleur marche' que toute l'Europe, en payant le sucre vingt sous au Anglois , ou de payer le sucre quarante sous aux colons de la France , et d'acheter chè- rement ses draps de l'étranger. Le dilemme est si bisarre , il met tellement tous les avantages d'un côte, tous les inconveniens de l'autre, que quand on voit hésiter sur le choix , on se figure toujours qu'on a mal entendu, ou que les termes sont mal places. La France il est vrai a été une fois assea riche pour que ses colonies aient pu pros- pérer, dans le temps même où ses manufac- tures florissoient. Mais la France a perdu d'abord le capital même de ces colonies qu'il s'agit de fonder de nouveau ; ensuite les trois quarts des autres capitaux qui don- noient le mouvement à son agriculture , h ses manufactures et à son commerce. Se figurc-t-on que vingt ans de guerre soute nue contre presque toute l'Europe, n'aienl pas épuisé toutes les ressources ; et que tant de milliards dépensés par les armées ( 24 ) soient toujours disponibles? Les assignats et les confiscations donnèrent à la République la disposition de presque tout le capital circulant de la nation ; en effet les milliards d'assignats que Ton eréoit , n'étoient pas , pour le Comité de salut public, une valeur fictive; ils représentent les armes, les habits, les munitions, les vivres que le Gouverne- ment achetoit pour les dissiper ensuite, Les biens confisques sur les émigrés ou le cierge, n'etoient pas non plus pour le Gou- vernement un capital pufrement territorial ; ces biens n'etoient dépenses qu'après avoir été vendus,, c'est-à-dire échanges contre le capital circulant. Le Gouvernement saisis- soit les immeubles, mais c'étoient les meu- bles dont il se trouvoit ainsi avoir la dis- position. A peine cependant la France avoit-elie fini de perdre son sang par ces deux larges blessures, lorsque le système des prohibitions; lui en infligea une troisième, ïl fallut renoncer à tout le commerce 'mari* time ; tous les vaisseaux qui rempîissoient les ports de la France devinrent inutiles; on les a vu pourrir, dix ans, vingt ans, dans les chantiers 5 et l'on a été réduit à vendre comme vieux bois ? comme vieux mmiUim «M i*«ï»^»-»*« ifiMÔttl — _: v - - ( aS ) fer, ces maisons ambulantes qui avoient été élevées avec tant d'art et de dépense, et qui ne pouvoient plus sortir du port. Les ma- gasins construits à si grands frais dans toutes les villes maritimes , sont devenus inutiles et ont ruine leurs propriétaires ; l'habileté acquise par les matelots , par les artisans des manufactures tombées , a été également perdue 5 toutes les fabriques destinées au commerce d'exportation ont été fermées ; des confiscations , des brûîemens de mar- chandises, des vexations de tout genre ont ruiné le commerce , des faillites répétées coup sur coup ont annoncé des pertes; en même temps tout le reste des capitaux dis- ponibles de la nation , étoit attiré , fpar tous les privilèges du monopole, vers les manu- factures nouvelles que le Gouvernement favorisoit. Ce même système continental, également funeste aux Français , dans son élévation et dans sa chute , leur cause aujourd'hui une seconde perte toute semblable. Le Gouver- nement en forçant les Français à se suffire à eux-mêmes, les avoit contraints à créer un grand nombre de manufactures , pour suppléer à ce que l'étranger n'apportoit plus. --...- ,_ -._ . — (j.6) Ainsi les fers français rempïaçoient chère- ment les fers de Suède , au grand dommage de l'agriculture et des manufaciures , puis- qu'il falloît payer six sous la livre à Carcas- sone, un fer qu'on auroit paye trois sous à l'étranger 5 ainsi les cotonnades de France, rempïaçoient celles de l'Angleterre et des Indes , au grand dommage des mères de familles, puisqu'il falloit payer quarante francs un habit qu'on auroit eu pour vingt francs à l'étranger ; ainsi enfin les sucres de raisin ou de betteraves rempïaçoient ceux des co- lonies, au grand dommage des consomma- teurs , puisqu'ils payoient cinq francs la livre un sucre qu'ils auroient pu avoir au dehors pour cinquante centimes. Cependant, sous la foi du Gouvernement, des établissemens dispendieux, des minés > des forges , des usines , des ateliers de filatures, de tissus , d'indiennerie, des manufactures de sucre et des indigoteries, avec mille autres manu- faciures nouvelles , s'éloient élevées dans toutes les parties de la France , pour sub. venir aux besoins artificiels qu'on avoit donnés à Ja nation. Un capital considérable avoit éië enfoui dans les frais de premier établissement, et ce capital est perdu j les - _ ( »7 ) efforts qu'on fera pour sauver ces travaux si malheureusement entrepris, ne pourront qu'a- graverle mal en le dissimulant. Les belles usines et les forges de Carcassonne n'ont pas aujourd'hui une valeur plus réelle, que Jes vaisseaux que depuis vingt ans on dé- molit dans le port de Marseille, Pour achever la ruine de la nation, il ne manque plus que de la forcer à dépenser le reste de ses fonds à rétablissement de co- lonies, qui ne pourront pas soutenir ensuite la concurrence étrangère , et qu'on sera force' d'abandonner. Le capital entier de la nation s'enfouiroit peut-être dans l'expédition de St. Domingue, sans suffire à rendre à cette colonie son an- cienne splendeur. L'on sait ce qu'a coûté à la France l'expédition du général le Clerc ; l'on sait que toute la perfidie avec laquelle on chercha à tromper Toussaint l'Ouverture, que toute la férocité qu'on mit à chasser les nègres aux chiens courants, ou à massa- crer tous les captifs, ne suffirent point pour triompher de cette île puissante : 1 on sait qu'une magnifique armée y fut consumée, et qu'il faudroit des efforts trois ou quatre fois plus considérables que ceux qu'on fit alors ? ( 28 ) pour reconquérir St. Domjngue. En effet tous les genres d'obstacle rendent plus meur- trière et plus dispendieuse la guerre qu'on veut porter dans cette île ; la population nègre de St. Domingue, qui s'élevoit en 1788 à 45o,ooo. âmes, fut réduite en 180S, par les massacres et les guerres civiles de la ré- volution, à 575,000 âmes; mais depuis cette époque elle paroît s^être constamment accrue; elle s'est renouvelée par une nombreuse jeu- nesse , née pendant vingt années de liberté, et accoutumée aux armes, au combat , au développement de toute son habileté. On doit compter aujourd'hui dans la colonie» cent mille hommes qui porteroient le mousquet , et qui , s'ils sont inférieurs aux troupes Eu- ropéennes pour combattre en ligne , sont bien supérieures pour la guerre de poste, sur des montagnes brûlantes, où la cavalerie est arrêtée dans tous ses mouvemens par le manque de fourrage et la sécheresse , où l'infanterie , lorsqu'elle a fait trente lieues en cinq jours, laisse la moitié de ses hommes à l'hôpital, où aucun soldat ne peut en au- cune saison , coucher au bivouac , où les vivres d'Europe sont attaqués par les thcr-» mites, tandis que les montagnes recèlent, mm*s tm «m __ ( 29 pour les nègres des provisions de manioc.* où dix soldats acclimatés font plus de service que trente-six Européens ; car de ceux-ci les deux cinquièmes éprouvent la maladie du pays dans la quinzaine qui suit leur débar- quement , et deux sur sept périssent à l'hô- pital, s'ils sont ménagés, trois s'ils fatiguent, et sont mal nourris (*). Plus on considère les changemens survenus dans la colonie , et plus sa conqurte paroît présenter des diffi- cultés insurmontables. C'est dans le pays même où Ton a prétendu que le travail étoit impossible aux Européens , qu'on veut faire la guerre au peuple qu'on a déclaré être seul propre à supporter les ardeurs du Tropique 5 c'est avec des troupes afîbibîies par le mal de mer et la mauvaise 'nourriture , qu'on veut attaquer dans un pays devenu le leur, des hommes qui joignent les armes et la dis- cipline Européenne, à la force de corps et à la sobriété des Africains , à la fureur et à l'obstination des esclaves révoltés. Lorsqu'il s'agissoit autrefois de défendre St. Domingue contre les Anglois , on savoit bien qu'en se ( ¥ ) Malouet, Mémoires sur les colonies. Essai sur St. Domingue, Part. II. Cbap. V. Tome IV. p. 228, ._, . _ _ ... . (3o) retirant dans les montagnes on ne pourroit y être poursuivi ; mais on savoit aussi qu'on y manqueroit bientôt de vivres, et qu'en perdant les côtes on perdroit toute la ri- chesse de la colonie. Aujourd'hui au con- traire ces côtes ne sont presque point esti-* raees par les nègres , tandis que les monta- gnes recèlent d'abondantes provisions. La colonie , si jamais elle est réduite , aura coûte auparavant cinquante mille homme» et trois cent millions à la France. Avec tant d'argent et de sang il seroit plus facile peut- être de fonder un Empire nouveau dans la Guiane, ou de civiliser le Sénégal lui-même, au lieu de le replonger dans la barbarie. Mais je veux que cette expédition réus- sisse y je veux qu'on trouve cinquante mille Français, qui consentent à partir avec la mission d'exterminer une nation entière; je veux que leurs officiers , si souvent distin- gués par la loyauté et le courage, ne répu- gnent point à unir la férocité à la tromperie $ pour endormir les nègres par des traités simulés, avant de les faire périr. Que St. Domingue enfin soit soumis , que tout ce qui ne sera pas massacré ou noyé dans la mer, soit forcé d'abandonner cette nouvelle ^mmtmtmÈmmmmM T 5i ) patrie , et de s'enfuir chez les Caraïbes ; ii faudra donc refonder une seconde fois cette colonie, dans l'attente de la voir parvenir un jour à la même richesse que plus d'un siècle avoit accumulée ; il faudra lui accorder tous les privilèges dont elle jouissoit alors ; et parce que sous le règne de Louis XVI elle fournissoit avec surabondance à toute la consommation de la France en denre'es co- loniales , et à celle des contre'es situées der- rière la France, il faudra, comme alors, favo- riser le commerce des colonies françaises aux de'pens de tout celui des étrangers. Il faudra continuer à priver la France de toute communication avec les colonies angloises ; tandis que, si l'on apportoit à ces négocia- tions des sentimens libéraux, ce seroit pour l'Europe, et non pour elle-même que l'An- gleterre auroit conquis les Indes, dont elle laisse le commerce ouvert à toutes les na- tions. Il faudra interdire à la France de négocier avec l'Amérique Espagnole ; tandis que l'affranchissement de ces anciennes co- lonies , est l'événement le plus favorable au commerce dont l'histoire nous conserve le souvenir. Jamais pays qui eut plus besoin de l'Europe , et qui produisit plus pour F£u- """ ~ '^'~ ' ~ ■ — (32 ) rôpe , qui eut plus de richesses , et le goût de plus de jouissances , n'avoit été admis tout en une fois à la communication du monde commerçant. Il faudra renoncer en-* core à tout le riche commerce d'entrepôt que la Martinique, la Guadeloupe, et l'île Bourbon pourroient faire , si au lieu de leur assurer le marché exclusif de la France, on îaissoit ouverts a toutes les nations, les ports des deux premières sur la route du Mexique , et le marché de la troisième sur 3a route des Grandes Indes. Il faudra re- noncer enfin à tout le commerce de com- mission que la France pourroit faire entre FAllemagne et l'Italie , d'une part, les co- lonies Anglaises , Espagnoles et l'Indostan de l'autre. C'est à ce prix, c'est par tous ces monopoles qu'on encouragera les planteurs à se rendre de nouveau à St. Dominjme* à rassembler les restes de leurs richesses , à profiter de tout le crédit qu'ils pourront fonder sur de vagues espérances, et le sou- venir d'une ancienne prospérité , pour ar* Fâcher aux manufactures, à l'agriculture, au commerce intérieur , à la construction des vaisseaux , tous les capitaux qui leur sont aujourd'hui si nécessaires. El comme le ._ L_ _._ (35) nombre des matelots de la France et des vaisseaux qu'elle peut construire est également limite' , il Faudra renoncer aux pêcheries, au Cabotage, à la navigation la plus essentielle au commerce, à celle qu'on, doit regarder comme la vraie école de là marine, pour cette traite des nègres, dès long-temps signalée comme exposant les matelots à des contagions funestes, et comme coûtant plus d'hommes en une année à la marine angîoise , que tous les autres com- merces ne lui en Coûtent en deux ans. La population de St. Domîogue,au temps de sa prospérité, étoit estimée à quarante mille blancs et 45o,ooo nègres. Pour ra- cheter ces 45o,ooo esclaves, au prix courant du commerce, et sans tenir compte du ren- chérissement qu'une demande aussi exhor- bitante ne manqueroit pas de produire , il faudroit, à cent louis par nègre, 45 millions de louis , un milliard , quatre vingt millions de francs ; c'est peut-être toute la richesse disponible de la France ; et puisque la traite n'est accordée par les traités que pour cinq ans, il faudroit dans ce court espace de temps, acheter en Afrique des nations en- tières,, et les venir jeter sur les côtes de , 5 ' " - - , — — — — — .-.-.--. ----- ( 54 ) St. Domingue. Un pareil projet est aussi absurde qu'il est effroyable. En accordant deux ans à la conquête de Pile , il en restera trois pour la traite , et chaque année on ne transportera pas plus de quinze mille nègres. Dans les meilleures années on en vendoit avant 1789 jusqu'à 18000 à St. Domingue 5 mais alors ce commerce étoit en train, et les marches du Sénégal etoient garnis d'esclaves. Il s'agit donc de transporter en tout quarante cinq mille esclaves à St. Domingue , et d'y fonder ainsi une colonie qui aura précisé- ment le dixième de Ja valeur de ce qu'avoit l'ancienne. L'achat des esclaves coûtera à la France 4,5oo,ooo louis ; mais d'après les calculs de tous les planteurs , l'achat des esclaves ne fait que les trois huitièmes de rétablissement , il en faut trois autres pour ïe défrichement de la terre , et deux pour les bâtimens , les manufactures et le bétail (*). (*) M. Malouet nous fait connoître les frais d'éla- 1/lissement d'une plantation de sucre à St. Domingue en 1776, et M. d'Huuiboldt ceux d'une plantatioa semblable à Cuba en 1 802. ■M Ma» ( 35) L'établissement marchand de cette petite colonie, indépendamment des frais du Gou- vernement et des dépenses de la guerre cou- teroit donc douze millions sterling , 288 mil- lions de francs. De plus il faut deux ans avant de retirer aucun bénéfice de ces avan- ces; et au bout de ce terme j si la colonie prospère , si les profits des planteurs sont égaux à ce qu'ils ëtoient dans la plus grande splendeur de St.Domingue, les plantations D'après te premier, 200 nègres coûtoient alors à i5oo fr. £00,000 fr, Les avances de défrichement pendant deux ans, de 1200 pas carrés de bonne terre , plantée en cannes à sucre , 5oO;Ooo Les bâtimens de maîtres , de manu- facture, et de nègres, le bétail, 120 mulets, et 4o bœufs, 200,000 Prix total d'une plantation à sucre ren- dant au bout de 2 ans, de f à 8 p. g. 8oo>ooofn D'après M, d'Humboldt^ une grande sucrerie à Cuba, exploitée par trois cents nègres, demande une avance de deux millions tournois, ensorte que45,ooo nègres exigeroient une avance de 3oo millions. Malouet, Essai sur St.Domingue , P. I. Cli. VIL T. IV. p. 118, — Humboldt, Essai politique sur la nouvelle Espagne. Xiv.IV. Ch. X. T. III. p, 178. ■ mÊÊÊÊÊÊÊÊ ( 56 ) rendront à peu près huit pour cent , ou guère plus de la moitié de ce que les mêmes fonds rendroient dans le commerce intérieur. Certes un pareil résultat ne mérite pas de si grands sacrifices. Après cette tentative malheureuse, la raison et le calcul se feront enfin entendre, et Ton sera forcé de tout abandonner. J'ai promis de ne point parler de prin- cipes ; je sais que l'immoralité de l'action ne doit point entrer en ligne de compte; mais sans donner à cette considération aucun poids comme politique, il peut être curieux de se former quelque idée de ce que ce petit établissement coûtera à la France de sang et de crimes, aussi bien que d'argent. Estimons à 4oo mille individus la population nègre de St. Domingue qu'il faudra détruire, à 5o,ooo le nombre de soldats que la France perdra clans cette boucherie, par l'effet du climat, plus encore que des armes, (et l'exem- pta du générai Le Clerc , nous apprend que ce calcul n'est pas exagéré. ) Pour établir 45,ooo nègres à St.. Domingue , il faut en avoir embarqué 60 mille au Sénégal ; les maladies de la traversée , le chagrin et les suicides en emportent toujours un quart. _ ( 5?) Deux hommes qu'on embarque à la* cote , en coûtent au moins trois à l'Afrique. Le rapt d'un homme libre , l'offense la plus odieuse de toutes , ne se commet pas gratui- tement ; le père qui n'a pas réussi à défendre ses enfans avant qu'on les lui ravisse, ne perd pas sitôt l'espérance de les venger, et le vol d'un homme est un forlfait qui peut faire verser du sang pendant plusieurs généra- tions; ainsi, aux soixante mille nègres ven dus 9 il en faut joindre trente mille tués à leur occasion. En tout ce seront 54o_,ooo meur- tres , 54o,ooo forfaits , par lesquels on réus- sira à donner à St.Domingue 45,000 esclaves^ au lieu de 45o,ooo qu'on en comptoit i! y a vingt ans. Mais enfin, par tant d*efforts> par tant de sacrifices., par tant de crimes, la colonie sera rétablie ; quelques plantations prospé- reront avant le terme des cinq ans, d'autres donneront de grandes espérances; ce sera le moment où les planteurs solliciteront la continuation de la traite, pour mettre à profil les avances faites précédemment , et com- mencer à jouir après avoir tant dissipé; peut* être les Minisires trompés eux-mêmes sur l'avantage de la France * troubleront-ils. à . — ~— ._ L . : ,. ; _v _ ( rr r\ Jâ cette époque l'équilibre de toute l'Europe, debout l'Univers, pour se dispenser de l'exécution du traite de Paris, et protéger ce honteux commerce; peut être aussi seront- ils déjà éclaires par l'expérience , et recon- noîtront-ils alors, que fonder une nouvelle colonie, dans l'état ou se trouve aujourd'hui Je commerce des Tropiques , c'est une spé- culation imprudente , improfitable pour la Ballon pendant sa durée, et qui causera né-, cessairement, par sa chute, une perte immense de capitaux français, Le Gouvernement qui veut faire chère- ment lui-même, ce qu'il peut acheter bon marché des autres, est toujours trompé par un faux calcul. Si le Gouvernement de Suède in- terdiboit tous les vins de France, et pour les remplacer, faisoit cultiver en Daïécarlie les vignes dans des serres, il feroit à peu près ce qu'a fait la France avec son système prohibitif, Nous lui dirions qu'il perd sur les jouissances des Suédois, auxquels il fe- roit boire de mauvais vin, au lieu de bon; qu'il perd sur leurs revenus, en les obligeant à acheter chèrement ce qu'ils peuvent avoir bon marché • qu'il perd sur les capitaux , cjuM détourne de ses mines de fer pour Li ^ ( SB ) les employer à une entreprise ridicule ; qu'il perd enfin sur les serres qu'il fait bâtir 9 parce que le moment viendra où Ton se lassera de tant de violence , où Ton ouvrira les ports de Suède aux vins étrangers, et où tout l'argent consacré aux serres sera perdu. C'étoit là l'histoire du Gouvernement français lorsqu'il vouloit faire recueillir du sucre en France , plutôt que de le cultiver entre les tropiques; ce sera encore là son histoire, s'il fonde chèrement la colonie de St. Domingne, pour produire à grands lW du sucre qu'il peut acheter bon marché. Il aura même de plus le désavantage d'avoir placé cette manufacture de sucre hors de l'enceinte de l'État, en sorte qu'il perdra pendant la guerre jusqu'aux avances qu'il aura faites. Les colonies dispendieuses sont regardées par quelques politiques comme un moyen utile de nuire à ses rivaux en temps de paix ; plus souvent encore elles livrent le pays à leur discrétion en temps de guerre. A la première fondation de St. Domingue^ il n'y avoit pas de raison pour que celte co- lonie ne produisit pas à aussi bon compte crue toute autre > tout ce qu'on peut tirée f 4 <=> ) des Antilles. Mais les relations de l'Europe avec les trois autres parties du monde ont éprouve, dès celte époque, les plus prodw gieux changemens. Le commerce qui se fai- soit autrefois par un petit nombre de vais- seaux, en occupe plusieurs milliers; celui qui ëtoit sans cesse entrave par les chartes des compagnies est devenu libre ; les Amé- ricains fournissent l'Europe de ce qui abonde dans les trois autres parties du monde, et le moment approche où les Indiens sujets de Ja Grande Bretagne, arriveront à leur tour avec leurs vaisseaux dans nos mers , pour bous porter leurs marchandises. Les Grandes Indes feront bientôt aux Antilles une concurrence que celles-ci ne sont point en ëtat de supporter. Les deux produits principaux des colonies, le café et le sucre, n'appartiennent point exclusive- ment au golfe du Mexique, Le eafe d'Arabie ou du Levant, est fort supérieur à tout celui qu'on pourra récolter jamais dans les meilleures colonies françaises. Il est ren- chéri pour nous par les frais de transport , et plus encore par ceux de monopole, non par ceux de culture (*). Des mains libres le C) Le monopole de la Compagnie des Indes B •'' _.-^ ( 4i ) recueilleront toujours à meilleur marche dans leYémen, que des esclaves étrangers , à la Martinique ou à St. Doraingue. L'ar- buste y demande moins de travaux , le terrain moins de préparation , et le soleil fait la, moitié de l'ouvrage , pour une plante origi- naire de l'Arabie heureuse, La jalousie des Arabes tient encore presque tous leurs ports ferme's pour les Européens , mais la crainte d'offenser Ja compagnie des Indes angloises, commence à les faire dévier de leurs an- ciens usages, A mesure que l'influence des Anglois s'étendra sur les golfes Persique et Arabique, et que leur navigation indienne sera plus animée , la demande des cafés fera augmenter leur culture. On peut pré- voir que la communication entre l'Inde et l'Angleterre doublera tout au moins tous les dix ans 5 ainsi des quantités toujours plus renchérissent tellement le part de ses marchandises, qu'il faisoit perdre tout le bénéfice de la découverte de la route par le Cap de Bonne-Espérance. Le café d'Arabie de la Compagnie revenoit aussi cher que celui qui avoit fait par terre la traversée 'de l'Egjpie, Depuis que le commerce de l'Inde a été ouvert à tous les Anglais, le prix du fret a changé , et il chan- gera, davantage encore* ( 42 ) grandes de café du Levant, seront impor- tées en Europe , et lamoment viendra peut- être où son abondance fera abandonner ab- solument la culture de cet arbuste dans tous les pays où le travail est fait par des es- claves (*). Quant à la culture de la canne à sucre, on ne peut plus espérer non plus qu'elle accorde désormais les profits de monopole qu'elle offroit autrefois. On sait que les vais- seaux de la Compagnie Anglaise des Indes avoient commencé il y a plus de quinze ans à compléter leur chargement avec du sucre. On cultive la canne à sucre avec avantage, ( v )St.Domingue produisait en i^88 , 762,865 quint, de café, tandis qu'on n'exporloit guères que i3o,ooo à i5o,ooo quintaux de café du Yémen ; mais il faut bien peu dç place pour produire tout le café que l'on consume dans toute l'Europe. Mr. d'Humboîdt l'é- value à 53,ooo,ooo de kilogrammes; et comme un cafter donne en bonne terre un kilogramme de café , et que î'on en plante 960 pieds sur un hectare de terrain; il ne faut que 55,o0o hectares déterre pour produire cette récolte. De même il ne faudroit qu'environ sept lieues carrées de terrains fertiles entre les tropiques, pour produire tout le sucre que consomme l'Europe.. Humboldt, Hv. IV, chap. X . PS- 193, si elle est fatale à quel- ques marchands, à quelques planteurs, qu'on ne favorisera plus injustement , enrichira cependant le plus grand nombre, puisqu'elle ouvrira à toute la France , à toute l'Allema- gne, à toute l'Italie, et aux autres contrées de l'Europe , la communication long-temps interdite avec cette Inde fortunée d'où tant 5W m r 4g ) de richesses peuvent subvenir a nos besoins 1 et avec ces nouveaux Etats de F Amérique, qui réclament les produits de notre industrie, et qui peuvent les payer si richement. Cette révolution qui n'est pas encore terminée, mais qui e.st immanquable , n'a point été prévue , et n'est point aperçue par les planteurs qui veulent rétablir St. Domiogue ; ils demandent qu'on ïeur rende non leur île y mais l'ancien temps, comme si le passe étoit entre les mains de personne. Parce que St. Doniingue produisoit autrefois de 80 à 100 millions à la France, il leur semble indubitable que cette île peut les produire en- core (*); ils lui donnent, et ils se donnent (*) Selon M. Malouet l'exportation de gue se composoit en 1774 de 8o,6oo ; ooo liv. de sucre blanc à 5o fr. le quintal , 28,800,000 liv. de sucre brut à 27 fr. 1,207,700 liv. indigo à 10 fr. 1,^07,000 liv. coton à 1 1 fr. 5o le 2 . 12,000 cuirs à 6 fr. 200,000 piastres à 5 fr» 4o ; ooo liv. cacao à 1 fr. 5o. St, Domin- 4o,3oo,ooa 7,776,000 12,077,000 i73,3o5 72,000 1,000,000 60,000 6i,458 ? 3o5 La colonie ne comptoit guère alors que 3oo ; ooo fi ( 5o) è eux-mêmes une importance proportionnée à cette richesse qui ne peut plus renaître. Tout est change' cependant, et même sans la révolution violente qui a aboli l'esclavage et fait périr le plus grand nombre des blancs, tout seroit changé également. La durée du monopole éloit nécessairement bornée par les progrès de l'industrie européenne entre les tropiques. Cette durée approche de son terme , et désormais le seul moyen de tirer parti des colonies, c'est de les considérer comme des ports francs , avantageusement placés pour le plus riche commerce extérieur. La Martinique, la Guadeloupe, l'île Bour- bon suivront, sous les lois Françaises, le sort des colonies de l'Angleterre j la concurrence étrangère diminuera chaque année les profits des planteurs, en augmentant les épargnesdes consommateurs; jusqu'à ce que l'agriculture soit réduite à être dans ces îles, ce qu'elle est dans tous les autres pays , le plus honorable mus le moins lucratif des métiers. Il n'est pas raisonnable de charger tous les consom- *"" ■—■ — ■■■! ■■ ■ I! ■! I ■ Il M — , Ij, ■ ! !■ ■ ■ I m — ■■■ ,..|, — » . ! ,. J.— ^ll.l esclaves, elle pourroit donc avec 45,ooo esclaves à importer, produire environ le sixième de ces diverses euantités, et à cause du changement des prix, une valeur de quinze à vingt millions. ( 5i ) mateurs de France d'un pesant impôt , sur le sucre et le café' qu'ils consomment, pour assu- rer aux propriétaires de plantations dans les Antilles un profit exhorbitant sur le capi- tal qu'ils emploient. Quant à St. Domingue , il n'y a d'autre parti à prendre que de traiter avec les nègres libres qui en sont aujourd'hui les maîtres. On assure que pour retrouver la paix et la sûreté, pour attirer de nouveau dans leur île les capitaux dont ils manquent, et le commerce dont ils ne peuvent guère se pas- ser , ils sont prêts à partager leurs récoltes avec les anciens propriétaires ; que pourvu qu'on reconnoisse les droits des hommes de couleur, des affranchis, c'est-à-dire de toute- la population , car tous les anciens esclaves sont affranchis , ils reconnoîtront de leur côté la domination de la France , et l'auto- rité du roi. Il faut donc offrir aux cultiva- teurs de St. Domingue , à ceux qui n'ont d'autre propriété que leur travail , de les faire travaillera gages comme des ouvriers; à ceux qui ont conservé la case bâtie par leurs anciens maîtres, et quelque reste de culture coloniale, de les traiter comme nous traitons en Europe nos-métayers* C'est d'après , — ( 5a ) l'expérience de tout le midi, le contrat que des serfs de la glèbe sont le plus à portée d'exé- cuter, au moment de leur affranchissement. Dans ce traite de partage , qui est encore très-commun en France, et presque universel en Italie , le maître fournit les terres et les capitaux fixes; c'est encore lui qui fait l'a- vance des capitaux circulans, qu'il prélève • ensuite à la récolte; le métayer ne fournit que son travail, et il en partage ensuite éga- lement les produits avec le propriétaire fon- cier. C'est à ces conditions que l'esclavage «'est aboli de lui-même dans tout le midi de l'Europe. Lorsqu'on a récemment voulu l'a- bolir aussi dans le nord, en Bohême, en Pologne, en Russie et en Danemare, on a tenté d'engager les serfs à prendre à ferme les terres des seigneurs , et l'on a éprouvé des difficultés infinies. Les serfs n'ont en général, ni capitaux y ni intelligence pour une semblable entreprise; et à cet égard ceux des nations septentrionales étoient peut-être moins éclairés encore , en sortant du servage , que ne le sont aujourd'hui les îiégres de St. Domingue. Ils se sont effrayés de l'idée de payer pour leur ferme, une rente toujours égale , malgré l'inconstance des ..... ( 55 ) récoltes ; et ils ont répondu , ce qu'on leur a suggéré , et ce que les partisans de l'es- clavage répètent ensuite dans toute l'Europe, qu'ils aiment mieux encore être serfs, assures qu'ils sont d'être nourris, soignes, secourus par leurs maîtres , que de prendre sur eux toute la responsabilité de la saison et de la maladie. D'autres seigneurs , en Hongrie et en Bohême, au lieu de partager la récolte, ont cru mieux faire de partager la terre et les journées de travail. Ils ont donné à cha- que paysan une portion de champ toute à lui, et ils lui ont accordé trois jours de la semaine pour la travailler, réservant les trois autres jours pour la terre du seigneur. Ce partage du temps est décidément mauvais ; le métayer travaille sans gaîié , sans zèle , sans intelligence , au champ du seigneur dont il ne récolte point les fruits ; l'inspec- tion sur son ouvrage est difficile _, elle pro- duit une irritation et des plaintes continuelles entre le paysan et celui qui dirige ses tra- vaux ; il se fait sur le tout beaucoup moins d'ouvrage , et cet ouvrage coûte plus cher, et est accompagné de plus de vexations. Les philosophes qui se sont occupés de la condition des paysans } et des meilleurs ■I (54) marches à faire pour mettre les terres en valeur, sont nés en gênerai dans des pays fort civilises, où les progrès de l'agriculture rendoient les baux à ferme de beaucoup les plus convenables entre ces contrats de par- tage. Ils n'ont pas assez réfléchi sur le mode qui s'approprioit le mieux à une civilisation moins avancée ; et en décriant le contrat de métayer, ils n'ont pas vu que c'etoit le seul qui fut propre à élever le serf au rang de paysan. Tout vassal, en effet, tout serf, tout esclave nègre est assez avance pour de- venir métayer; son maître lui donne une maison ou une case, dix ou douze arpens de terre cultivée :> et sa nourriture pendant la première année, nourriture dont il retient la valeur sur îa prochaine récolte. Le métayer travaille gaîment,parce qu'il sait qu'il partagera tous les produits; il soigne également toutes lés parties de sa terre , et profile également de toutes ses journées, parce qu'il sait que ce qu'il fait est pour lui; aucun inspecteur, aucun commandeur de nègres n'est néces- saire, parce qu'il est assuré que s'il se conduit avec indolence ou mauvaise foi, le maître ou son facteur lui ôteront sa métairie; et au moment du partage des récoltes le fac- "*■ (55) leur se trouve sur Taire ou le blé a été battu, comme il se trouverait sur celle où le café se dépouille. Le cultivateur s'est paye lui- même de ses sueurs , il a vécu , il a été heu- reux y et le propriétaire a retire une rente nette, proportionnée à la fertilité de sa terre, comme à l'intelligence de son métayer P animée par la liberté. Ceux qui prétendent que les nègres sont trop indoîens pour remplir les conditions imposées au métayer, oublient le plantage de chaque esclave, qui est toujours soigné avec autant d'industrie que de zèle. Ils igno- rent que dans ce moment même l'île de St. Domiugue est cultivée par les nègres , non pas en vue seulement de leur propre subsis- tance , mais en vue du commeice dont ils ont senti le besoin. Les nègres indépendant d'Haïti, ont été obligés de renoncer à la culture et à la fabrication du sucre , qui de- mandoit trop de capitaux , et peut-être trop de connoissances chimiques ; mais ils ont soigné les plantations de café et de coton, et cette année même leur île a fourni pour l'Angleterre le chargement de vingt gros vaisseaux. Les paysans de l'Italie sont peut- être également indoîens, également avides (56) de jouissances présentes , et de l'enivre-^ ment d'un beau climat, également pauvres et ignorans ; mais ils sont attaches à leur travail dans chaque métairie, par la double jouissance de la propriété et de la liberté. Selon que cette propriété est plus ou moins garantie, que cette liberté est plus ou moins entière, on voit le paysan italien, indus- trieux et actif en Toscane , nonchalant et découragé en Sicile. Les bonnes lois au<*~ mentent les revenus d'un pays comme les jouissances de ses habitans ; mais dans le pays même où elles sont le plus mauvaises, le paysan d'Agrigente n'a pas besoin du fouet d'un commandeur, pour faire partagera son seigneur les riches fruits d'un beau climat et d'un sol fertile. Ainsi dans l'administration des colonies qui lui sont rendues , l'intérêt de la France, celui que la prudence seule lui suggère doit être de ramener les nègres indépendans de St. Domingue à reconnoitre la souveraineté de la couronne , par une paix honorable, qui leur conserve les droits de citoyens, et qui rende aux anciens planteurs quelque part à la propriété. Ces derniers ne peuvent eux-mêmes former d'autres prétentions j >*** ( 5? ) car iî ne dépend d'aucune autorite sur la terre de leur rendre ce qui n'existe plus nulle part. Ce n'est pas le sol où ëtoit autrefois leur habitation 5 qu'ils redemandent; la plu- part des terres de St. Domingue sont encore vagues , et n'appartiennent à personne. Après quelques années d'une culture épui- sante , les planteurs trouvoient eux-mêmes de l'avantage à entreprendre de nouveaux defrichemens, et abandonnerîes anciens. Ce ne sont pas les bâtimens 5 les ateliers, les plantations^ tout le produit du travail qui donnoit de la valeur à chaque habitation , qu'ils peuvent retrouver ; tout est détruit 5 et pour les remettre en jouissance , iî feu- droit tout recre'er à neuf. On ne peut enfla leur rendre leurs nègres $ ce ne sont plus les mêmes hommes; la vie moyenne de l'es- clave n'ëtoît calculée qu'à dix ans dans les colonies 9 déjà vingt ans se sont c'couîës 5 et aucune puissance humaine ne feroic rentrer sous le joug ceux qui ont remplace les premiers cultivateurs. L'ancienne fortune des colons de St. Domingue n'existe dons plus nulle part. Leur perte est irrémédiable; car aucun Gouvernement n'a le moyen de compenser ces grandes calamités qui frappent ( 58 ) des classes entières. D'autres victimes de la révolution se soumettent à leur sort, et ne l'ont sans doute pas mieux mérite. L'intérêt delà France lui ordonne encore d'ouvrir les colonies delà Martinique, de la Guadeloupe , de l'île de Bourbon, de Pon- dtchery, comme des ports francs, au comme rce de tout l'Univers , et de compenser ainsi pour la France la perte inévitable qu'éprou- veront les planteurs , par l'introduction en Europe des sucres des deux continens; il or- donne enfin d'appeler les Français, non au commerce odieux des esclaves, qui épuiseroit leurs capuaux , et doubleroit la mortalité parmi leurs matelots , mais au grand com- merce de l'Univers, à celui de tous les pays sttués entre les Tropiques , de toutes les colonies affranchies de l'Espagne et du Por- tugal , de toutes les Puissances des Indes de tous ces riches marchés où l es produits" de I industrie française seront désirés, et échangés contre des produits non moins ri- ches, non moins nécessaires à nos besoins. On a pu défendre en Espagne ou en Angle- terre le système du monopole , puisqu'il s'agis- so.t pou, l'Espagne degarder à elleseuletoute I Amérique, pour l'Angleterre toute l'Inde ; > «M ( ^9 mais la France ne peut foncier ses espérances que sur le système de la liberté. La pos- session exclusive de trois ou quatre îles est un objet minime à côte de la participation au commerce des deux plus grands conti- nens. Si les autres Puissances luttent pour exclure les Français de toute l'Amérique et de toute l'Inde , c'est à eux à lutter pour y entrer. Lorsqu'au contraire ils s'enchaînent au monopole de leurs petites colonies, ils ressemblent à un prisonnier, qui sépare du monde entier par les verroux de ses geô- liers , s'enferme en dedans à double tour , et croit ainsi mettre l'Univers en prison 3 ei* dehors de son donjon, F I N. , .. '"> -< ■HHHMHgk|MMH|