m^- ■J!V*-- , ? ■:■- iL a. ■^> ■ ■ y' ^ ■ ^ ■■ mi ÿ.'"' '.,- ■ v-l.-'î 4 i»; ■ »«N' •■'^r.y' >< ’^.C'-fi'- ',;1-’''"V > 1 V ^;^r ^VJ ' V -ÿ < .^;-«:îS':,W:-^- V i- i,-...^y -r; ^.^^.^7i::r!t‘ DEUX MILLE QUATRE-CENT-QUARANTE. Rêve s'il en fût jamais ; SUIVI DE L’HOMME DE FER, SONGE. —■ —— A— L i 1 1 — i»» ... I. — Il .. . .11. ■ .1 i.i i.i II I ■ I I.. Le plaifir fans égal feroit de fonder la félicité publique. '■ ' ■" • — ■ - — « II.. .1.1 II / NOUVELLE ÉDITION Avec Figures, ,TOME TROISIEME. , 3786 . r ( I ) rj N DEUX MILLE QUATRE CENT QUARANTE; Réye s'il en fût jamais^ CHAPITRE LXIV. Voyageurs, E peuple avoit inceflamment une foule de jeunes-gens inftruits & choifis avec févérité, qui voyageoient à leur gré ; parce qu’il n’y a que la comparaifon des objets pour jugée des mœurs , de la Religion & du gouver- nement de fon pays ; parce que le préjuge' de l’éducation ayant la grande force de l’ha- bitude ( celle que Pafcal nommoit une fécon- dé nature ) , il faut reconnoître fes erreuisJ Tome IIL A I / a TAN DEUX MILLE & tlie !e premier du ridicule de leurs ufaues » • e ^ ^ ce qui ne manque point d’arriver , quand on rencontre des iifages non moins extruya^ gants y ou doues de plus de fagelTe. Il faut ( dit Montaigne ) frotter Ê’ limer notre cervelle contre celle d* autrui y il ajoute: nous fommes tous contraints & amoncelés en nous ; notre vue efl raccourcie à la longueur de notre ne^ ( ^ ) • Le globe efl: fi vafte & notre terre natale fi petite y que la chaîné immenfe des ëvënc— mens nous refte à parcourir. Aiifii ce peuple (^) Le moyen le plus fur pour former un jeune homme , Sc lui donner des iniirudions qu’il goûte cliinciiement dans des livres , c'eft de le faire ■voyager. Alors fes yeux s ouvrent malgré lui ; ec s’il eü né pour réfléchir , il compare les objets il eflime la différence du fol Sc des hommes ; il ef! arraché à cette inertie qui nous faifit dans les grandes villes , où nos yeux font accoutumés à voir avec habitude les objets les plus intéreffans. Mais , fous un ciel nouveau , les moindres détails attachent , Sc tous nos fens frappés à la fois ordomieat à notre ame de fentii & de juger. QUATRE CENT QUARANTE. 3 la pàrcouroit-il , & l’on chercîioit de tous cotés , un rayon de lumière à travers les ténèbres qui environnent l’hiftoire des pre-> mieres nations. On faifoit voyager des jeunes gens , mais ils étoient interrogés â leur retour par des Iiommes d’un âge mûr , dont l’œil pénétrant & jufte voyoit s’ils avoient menti , ou s’ils avoient péché par une négligence coupable. La fcience eft par-tout , & toutes les Iciences font liées. Il n’y a rien d’inutile dans la férié des événemens & des chofes. Ces voyageurs alloient porter nos brebis , nos va- ches , nos volailles & nos grains aux habitans de la nouvelle Zélande. Ils répandoient par- tout ; les bienfaits de nos climats. Mais il étoit défendu aux voyageurs de faire imprimer leurs voyages , de peur que l’efprit de vanité & de menfonge , ne fe glillàt dans leurs livres. Ils en rendoient compte au gouver- nement , & comme il n’y a point d’homme univerfel , chacun narroit fimplement ce qu’il avoit vu , d’après fes connoiflànces & fes études • lieu de plus» A 2, 4 L’AN DEUX MILLE I Montaigne a bien dit : je voudrais qiut chacun écrivit ce qidil fait & autant quHl en fait y mais pas plus. Tel peut avoir quel-^ que s particulières fciences ou expériences de la nature y d^ une riviere ou d^ une fontaine ^ qui ne fait y au refie y que ce que chacun fait ^ il entreprendra toutefois y pour faire courir ce petit lopin y dTcrire toute la phyfique* De ce vice fartent plujîeurs incommodités. Vos voyageurs ( continua Pinterlocuteur ) avoient un ton vague , dëcoufu , verbiageur (jui nous a fait douter de leur bonne foi ; & depuis nous avons vérifié en effet qu’ils avoient menti ^ ou qu'ils avoient dédaigné de parcourir les objets par laflitude ou par ennui , ce qui revient bien au même. Tel de votre tems avoit voyagé , fi l’on veut , en Grece , en Egypte , en Sicile, &c. ; mais pour avoir touché le fol de ces pays^ il n’en avoit gueres fu davantage. Il avoit fait fon livre moitié d’avance à Paris , avec tous les voyages antécédens. Il l’avoit achevé a fon retour dans fon cabinet , en feuilletant encore des livres. Ce miférable charlatanifine QUATRE CENT QUARANTE, liutoit aux yeux par le vain étalage d’une érudition empruntée , par une foule de lacu- nes , par un ton defcripteur & maladroite- ment poétique , par des obfervations ifolées , par je ne fçais quoi de menfonger , qui per- çoit à travers ces pages ; & fi l’on ne pouvoit pas contefter abfolument à l’auteur d’avoir fait fon voyage , on pouvoit fuppofer qu’il ne s’étoit pas donné la peine de voir , d’exa- miner , de tourner l’objet fous toutes fes faces , ou bien qu’il avoit été malade ; car une foule de chofes inutiles qui abondent dans un voyage , font la preuve certaine , que le but principal a été manqué volon- tairement. Nous diftinguons parmi vos voyageurs Chardin y qui nous paroît le voyageur fur , véridique , exaci: , fans prétentions & fans phrafes , & fur-tout celui qui ne paRe rien fous filence. La vérité tranfpire dans fes nar- rations intéreffantes , où le caraétere de la fidelité eft noblement empreint. Nous avons encore la plus grande véné- ration pour P allas & fur-tout pour le célébré ’ • À 1 6 L’AN DEUX MILLE Cook , qui fe jetta dans des mers dangereufes &: inconnues , avec une audace généreufe , propre à maîtrifer fon équipage , & qui lui /en impofa par le caraûere d’un homme vrai- ment fupérieur au danger & ému de la noble ambition d’une grande découverte. Ce célé- bré marin s’eft avancé jufqu’au 71^. degré de latitude , & s’il n’a point trouvé de palTage pour fortir de cette mer par le nord , fi cette découverte tardive nous efl: due à la fuite des travaux les plus pénibles & des dangers les plus fufceptiblesj d’étonner le courage , la gloire n’en eft pas moins demeurée à ce hardi navigateur , & nous avons fait dreffer un obélifque au lieu même où ce grand homme digne d’un meilleur fort , trouva une fin tragique. Nous avons ri plufieiirs fois j nous vous l’avouons , de l’infolente impertinence avec laquelle plufieurs voyageurs avoient ofé faire leurs livres fur la Grece , fur l’Egypte , fur la Sicile , &c. , fur ces pays merveilleux qui exigent un homme 5 mais un homme qui ait .des yeux pour voir 3 une ame pour fentir & QUATRE CENT QUARANTE. 7 une imagination propre a embraflcr ces rares monnmens du génie. La frénéiie d’imprimer , maladie de votie tems, s’étoit emparée de tous ceux qui avoient pû louer quelques chevaux de pofte & arpen^ ter quelques lieues ; la précipitation avec la- quelle ils parloient des pays étrangers , leur ton lefte , leur prononcé étoit la chofe du monde la plus ridicule , & rien ne caraâé- rifoit plus un fat , que cette prétention à diftribuer fes jugemens fur un pays qu’oii avoit traverfé fans daigner s’inftruire fur les lieux mêmes , & confidérer les mœurs dont on devoit parler enfuite dans le quartier du palais royal. Les romans étoient bien au deffus de ces voyages erronnés ^ infiiffifans ou men- teurs , qu’une foule d’étourdis publioient fans pudeur , au mépris de toute vérité & de toute décence. Nous avons des voyageurs répandus fur tout le globe ; car c’elf là une belle conquête ; & ils parcourent l’Inde de préférence.' Ce n’ed point l’envie d’augmenter leur fortune qui leur a fait entreprendre ce voyage *, un A q. t’AN BEUX MILLE motif plus défintéreffé , plus noble les anîmeJ Ils veulent acquérir de nouvelles connoif- lances • or ils penfent ne pouvoir mieux s’y prendre qu’en étudiant les mœurs des peuples polices de 1 Afie. L’Inde fut le berceau de toutes les fciences , & il efl: reconnu aujour-* d’iuii que l’Egypte a tiré des Indiens la plu^ part de fes inftitutions. « 1 1 f ,■ , s 0 U- Nos voyageurs vifitent donc , dans le plus grand detail , ces heureufes contrées ou le premier d’entre les hommes rechercha la Ibciete de fon femblable , où il commença à connoître , que le bonheur s’accroît par celui des autres. Ils nous font part de ces étonnantes loix qui n’ont point varié depuis leur origine. Ils nous émerveillent en nous parlant de î union vfrateinelle qui régné 'parmi ces peuples. Jamais Indou n’a murmuré contre ïa providence. Le premier homme qui conv me n Ça pat veifer le lang de fon femblable , n habitoit point le pays des Gentoux. Nulle iiorde n’en eft fortie pour ravager la terre. Cfoft là que la nature a voulu conferver Cîji plus bel ouvrage , tel qu’il ell forci d§ «jggHW QUATRE CENT QUARANTE. 9 fa bienfaifante main. Leur liaifon intime avec les Brames , leur donne lieu de con- noître les loix d’une antique nation; un des peuples de la terre qui puilTe tirer avan- tage de fes loix , parce qu’elles ont été vrai- ment faites pour lui , & qu’il ne s’eft policé qu’avec elles. Nous avons trouvé plus a apprendre à l’école des Gymnofophiftes , qu a celle des Mandarins de la Chine. Certes , vous étiez. trop prévenus en faveur des Chinois. Leur p^ouvernement étoit défeâueux en bien des ^ 1 , T- • points. La forme de leur état politique , pre- £oit à des révolutions qui reffembloient à un bouleverfement. Les vertus de ce peuple étoient prefque milles , & il leur en a coûte , par la mal-adrelTe de leurs légiflateurs qui , • en voulant affurer la tranquillité de 1 état au dedans, n’y étoiem parvenus qu’en dimi- nuant les moyens de fureté contre les atta- ques du dehors. Ce qui a mérité le plus l’attention de nos TOyageurs , c’efl: le Tartare. Nous nous fommes attachés à fuivre les mœurs de cette ./ t To L’AN DEUX MILLE belliqiieufe n*atîon , & pour en prendre une idée jufte , nous fommes allés vivre avec eux dans leur propre pays , & nou-s les avons accompagnés long-tems dans leurs courfes ; nous avons reconnu nos ancêtres à ne pas nous y méprendre. Leurs idées régénèrent les nôtres. Leurs vieilles coutumes font honte à ces coutumes nouvelles , flafques & bifarres, qu’on voudroit ériger en loix ; & toutes ces images fortes fervent à perpétuer parmi nous les vertus patriotiques. Nous fommes quelquefois un peu or-* giieilleux en fuivant la marche de nos opéra- tions antécédentes , en revifant les peines fruâueufes que nous nous fommes données pour civilifer les hordes fauvages , pour montrer à ces derniers comment il falloit s’y prendre pour rendre fertile cette terre qu’il fe contentoient de fouler aux pieds ; nous avons pris plaifir à leur en diftribuer les fruits , & nous nous réjouilfons avec eux de leur félicité &: de celle des fiecles à venir. Nos voyages ont ofé embralTer toute la a QU ATRE CENT QUARANTE. 1 1 ferre , & nos voyageurs chemin faihint , ont bien redreflë votre BufFon. ]ngez de quel amas d’idées nous avons enrichi le magaün de nos connoifTances. Mais l’idée fur laquelle nous nous plaifons à nous arrêter davantage , c’eft lorfque nous nous figurons que ces nations éloignées pourront un jour s’acquit- ter envers nous des fervices qu’elles en auront reçu. Quand l’efpece humaine fera tout-a- fait ufée chez nous , quand des fléaux iné- vitables , qui marchent à la fuite d’un Gou- vernement lentement dégradé , auront alteie nos inftitutions ^ ( car il faut hélas ! que tout fubiffe la lime du tems ) c’eft alors qiie ces, nations éloignées , fenfibles à notre^ dégene- ration viendront révivifier cette même terre qui leur aura envoyé les bienfaits de l’induf- trie & les grands avis de la legiflation lai- fonnée. Ces peuples reconoiifans nous ref- titueront tout ce qu’ils en auront reçu dans nos jours de gloire & de fplendeur. Leurs vaiffeaux à travers les mers immenfes , nous porteront des hommes faits pour nous rendre le goût du travail. L’amour de lajiberte p ‘mmk 71 L’AN DEUX MILLE & toutes les vertus qui les accompagnent , réveillées par leur voix puilTante , nous ap- prendront à nous eftimer encore ; grâce à eux , nous n’oublierons point ce que nous avons été , ce que nous pouvons redevenir ; & quels que foient les revers dont le temps char- ge les Empires , nous aurons aflez de vertu pour nous croire capables de faire en ces jours la ce que nous avons fait autrefois. Ainfi , quand un peuple généreux a lu allumer pour autrui le flambeau de la liberté, fl ce flambeau vient malheureufement à s eteindre chez lui , il le rallume par l’entre- mife d’une autre nation , fiere de s’acquitter d un antique bienfait & de rendre au monde un peuple qui n’a rien perdu quand il n’a point ccflé d avoir bonne opinion de lui-méme. Nous nous faifons des amis dans tous les coms du globe; fûrs que ces bienfaits femés re- viendront dans des tems de calamités fur nos neveux qui pourront du moins prononcer un nom reipecté de plufieurs nations lointaines. Nous n’épargnons pas nos vaiflèaux pour ce grand objet ; & fi vous faviez de votre m/mm OUAtRE CENT QUARANTE, tems Embarquer la guerre & dépenfer deu?c cens millions pour des opérations fanglantes & deftruftives , nous favons , à moindres frais , porter des fecours utiles & des bienfaits durables chez des peuples , qui ne nous voyent arriver que pour baigner nos mains de larmes de joie & de reconnoiffance (i). {b) La chaife de pofle a enfanté dans FFairope moderne une foule de voyageurs fuperficiels , faifant les importans , & qui en changeant de pof- tillon & de chevaux , veulent caraélérifer les mœurs & les gouvernemens. Ils ont tout vu d’un coup d’œil , car ils ont le coup d’œil fupérieur. Ils voyagent pour imprimer à leur retour , c’eh- à-dire , pour rendre , comme arbitres des nations , un arrêt folemnel qui les juge définitivement. Le voyageur le plus fouvent s’efi borné à traverfer quelques villes , à vifiter quelques affemblées ; il remonte dans fa chaife de pofle , & quand il a imprimé une rélation précipitée , il fe croira fait pour prononcer fur les différentes légiüations , & pour apprécier les mœurs les plus fugitives. Ce n’efi pas toujours le François qui fe montre aulh inconféquent ; l’Anglois , l’Allemand & le Suifïe font fournis à des préventions fortement exprh mées dans ce qui émane de leur plume» 14 L’AN DEUX MILL CHAPITRE LXV, Schijmesi Y. OUS ne connoîfTez point les fchifînes^ peuple fage , mais comment avez-vous fait pour les détruire radicalement ; comment avez vous impofé filence aux illuminés ? ~ En nous en moquant. Les fchifmes font iné- vitables dès que le gouvernement y donne une attention trop profonde j ils naiflènt à la façon des partis , qui ne font rien fi les princes ne les avouent pas. Dès que les fouverains fe mêlent de ces querelles reli- gieufes , elles s’enflamment , fe fondent dans le gouvernement civil , & le troublent quf- qu’en fes fondemens. -Toute autorité fpirituelle ne vit & ne fubfifte qu’à la faveur de la temporelle. Que celle-ci ne prête point une bafe un peu large , rautorité pontificale n’aura plus que ce degré de pouvoir où elle n’eft pas funefte# QUATRE CENT QUARANTE. 1 Prenez lii (jueilion la plus ridicule , pa- roiffez écouter des théologiens , & bientôt î’iin de ces ergoteurs croyant que Tunivers î’écoute , ne voudra pas céder à l’autre ; Fon verra à la fois plufieurs chefs de ftéfe* Le feul moyen de ramener la paix, c’eft de ne point arrêter fon attention fur des objets , qui fe fondant en derniere analyfe dans une métaphyfiqiie obfcure , donnent gain de caute à toux ceux qui veulent crier yictoivc* Nous agiffons de même envers les hardis Charlatans , quand ils fe rencontrent par Lazard. Nous les laiffons dire & faire , per- fuadés qu’ils trahiront bientôt & leur impé- ritie & leur impertinente audace. Si 1 on s’oppofoit à leur doefrine , quelque ridiciile qu’elle fût , ils crierolent à la per/ecution. Nous les livrons tout entiers aux regards du public , qui ne tarde gueres à en faire juilice. le public eft défabulé par lui même ; ce qui eft la meilleure maniéré de le guérir radica- lement. Le charlatan confondu fe fauve juf- qu’à ce qu’il en vienne un autre qui confente P encourir le même alfrout, Us fout rares ^ ! L’AN DEUX MILLÊ parce qu’ils font épuifés & qu’une fottîfe nouvelle efl: toujours modelée fur une fottife ancienne. Le fimple rapprochement excite la bonne humeur des plaifans , auxquels nous avons remis la fonâion de cenfeurs publics fur CCS délires , quelquefois inévitables , de la tête humaine ; vous favez qu’elle concilie tout. ‘ Nous ne mettons pas un frein au ridicule que veut fe donner tel homme , parce que quand il débuté nous ne favons pas encore Il c efl la fagefîe ou la folie qui va parler par fa bouche j nous le laifîons dire , parce que c'efi fon droit naturel ; mais bientôt nos rieurs à l’œil perçant , l’environnent ^ & à V œuvre on connoit V ouvrier. \ CHAPITRE ", ' - . " VV-' - ■ 'V ■'^' ■ QUATRE CENT QUARANTE. 17 '" I '>'1^ ^^. CHAPITRE LXVI. Mythologie, .i\.VEC quel plaifir profond je vis que ce peuple avoir abandonné les traces ufées de cette mythologie antique & fuperficielle rem- plie de contradiâions fi étrangères à Refont philofophique , & qui n’offroit que des points obfours J obfoenes ou inutiles j â débrouiller. Tous ces dieux de la fable , jirotocole éter- nel des poètes , des peintres & des pédans de college , n’exiftoient plus chez un peuple , qui trouvoit dans la nature un merveilleux afîèz varié, aTez inltrudif, fans adopter les caprices bifarres de l’imagination poétique, c’eft-à-dire , des idées folles ou découfues , & fur-tout trop menfongeres pour propager les faits & les vérités importantes. En effet , ôtez quelques images agréables ' la mythologie n’offre plus que des points ténébreux , des figures gigantefques , des me- Tome III, g r§ L’AN DEUX MILLE tamorphofes extravagantes. Le ravallemerif perpétuel de la divinité , & les conféquencés en étoient trop contraires à la raifon , pour que cet amas indigefte de figures incohé- rentes , ne tombât point dans le mépris ^ qu’elles méritoient depuis long-tems. Nous avons chaflé ( me dit mon interlo- cuteur , qui comme vous le favez , leâeur j n’abandonnoit jamais mon oreille gauche, je vous le dis une fois pour toutes ) , nous avons chaffé tous les dieux de la fable j mais nous avons retenu Vallégorie ; parce qu’elle eft îngénieufe , qu’elle éguife l’efprit, & qu elle donne plus de force & d’exprellion a une feule & belle penfée. Mais nous ne permettons pas V allégorie dans un tableau hifforique. C étoit bien le goût le plus faux , qui avoit détermine votre M. Cochin à placer cette miférable poétique dans des fujets nationaux. Car tout intérêt ceffe quand le peintre met fes con- ceptions futiles à côté de la vérité majeftueufb des faits , qui difparoiffent fous ces ornemens menteurs ou fatigants. Nous ne demandons pas au peintre les emblèmes qu’enfante foîï Quatre cent quarante, » terveaii ; ce qui donne à la peinture une pîiyfionomie énigmatique. Il ne peut nou^ toucher que par la jufte exprelTion du n^oment même , & nous exigeons qu’il place foh ex- preffion , & le caraélere de fon perfonnage ; dans le regard & dans l’attitude , & non dans des attributs qui reflemblentà des hiéroglyphes; chapitre lxvil De la grande loi doinejïique, ^OUS avons dit , je crois , qu’un grand vice des mœurs anciennes étoit dans la légif- îation. Elle s croit trompée évidemment en voulant que la femme , dépendante par la nature , par fon fexe , par fa foibleffe , riva^' lifat pour ainfi dire avec l’homme. En accor- dant à l’époufe des droits égaux à ceux du rhari , la loi .métamorpKofoit la maifon do-' meftique en un féjour de contefîation. La ftibordination étant rompue , que reftoit-t-i! 3 un époux ? Trouvera-t-il une compagnë B 2 2Ô L’AN DEUX MILLE chérie , une fociété douce & fùre , un caraétere liant & aimable dans une femme qui devient fon égale & qui peut oublier impunément l’honneur , la décence & la modeftie ^ fans que le mari ait d’autre recours , que des plaintes dans les tribunaux ? fcandale qui défunit les cœurs fans les rapprocher. Que de maniérés une femme pouvoit blelîer fon mari , fans que celui-ci pût fe plaindre l Il eft de la nature éternelle des chofes , qu’un fexe foit fubor donné à l’autre. Vouloir les mettre de niveau , c’eft les oppofer entre eux. C’eft folie , c’eft extravagance , c’eft imprévoyance des difcordes que l’égalité doit amener ; il faut dans l’union conjugale que^ l’im commande & que l’autre obéifte. Point de milieu. Or pour ce , nous avons renouvellé la loi néceflaire de la répudiation. Tout mari mécontent répudie fa femme ; car c’eft celle-ci à lui plaire , à immoler fes caprices , à mettre enfin fa force dans la douceur , dans l’amabilité & dans les grâces de fon fexe. Quoi de plus honteux & ridicule , que de voir une femme braver fon mari dans fes QUATRE CENT QUARANTE, ii foyers , troubler la paix domeftique , & le malheureux époux ne pouvoir fe feparer de cette furie , qu’ après avoir expofé fon malheur & fon opprobre devant les tribunaux. Ici le légiflateur étoit en oppofition avec lui-même Une loi fage & profonde avoit décidé , que r enfant né pendant le mariage appar- tenoit au pere , à moins que l’adultere ne fût prouvé. Cette loi arrêta une foule de plaintes défordonnées^& fa fageffe fe manifefta dans fon exécution ; mais il falloit en même temps , pour que cette loi ne tombât point dans une contradiction manifefte , que la loi eût accordé un plein pouvoir au mari , & qu’on ne l’obligeât point â garder chez lui une femme altiere , infolente ou impudique. La répudiation , en vigueur chez les Ro- mains , & chez d’autres peuples fenfés , auroit du faire le pendant de cette loi fameufe & jufte. Pater is efi quem nuptiæ demonflrant. L’égalité abfolue entre époux étoit une grave erreur de légiflation & la fource des plus grands défordres. Le légiflateur n’ avoit pas fenti que l’inconféquence , l’efprit de diffipa- B 1-1 DAN DEUX MILLE tion , naturel aux femmes , leur feroient bientôt regarder leurs devoirs comme un fardeau , & le relped: pour le mari comme une fottile. Delà le tableau du mariao^e dans ÎD vos anciennes mœurs , offroit les chofes les plus ridicules. Une femme cju’on avoit fé- condée y & qui etoit infoîente , qui étoit par-tout excepté chez elle , qui faifoit une dépenfe elFroyable en bijoux , en robes , en modes * & des que ]e mari fe permettoit quelques remontrances , on le tournoit en derifion , en failant fonner. haut les droits S ^ y ce qui en d’autres termes fient- fioicnt qu on etoit maitrefîe â la maifon & faite pour ne recevoir aucune loi maritale. Quelle pauvre figure faifoit alors le chef de h maifon , n’ayant aucune autorité & oblieé de recourir a un tribunal pour mettre la paix chez lui l La defunion des Epoux venoit donc de, la faute du legifiateur qui n’avoit pas mis un frein au fexe né pour en recevoir un , & qui poufïè fes vices à toute extrémité quand il n’a plus de barrière. K ✓ wmmm QUATRE CENT QUARANTE. 23 Te mari eft redevenu ce qu’il étoit dans l’ordre de la nature , & ce qu’il devoit être pour la fubordinaüion , l’ordre & la paix des foyers domeltiques , un maître , un juge abfolu. Le mari répudie toute femme qui n’a pas fu le dëfarmer ou lui plaire ; parce qu’il nourrit , qu’il habille cette femme , qu’il lui fait des enfans , qu’il nourrit & qu’il habille auffi ; & que confëquernment l’obëifiance lui eft dueTans aucune reftriâion , ann que le repos habite fes foyers. Sicela vous paroît rigoureux, tachez que la reforme eft venue à la fuite de la corruption des mœurs & du luxe çfFrëné des femmes ; de la dëfùnion fcandaleufe qui ëclatoit entre la plupart des ëpoux , & qui tendoit à pro- pager le célibat. L’intërét de l’ëtat exigeoit- que la lëgillation prît un moyen dëcifif; Les loix extrêmes font le remede aux maux extrêmes. Mais en promulguant cette loi réformatrice , nous n’avons pas voulu que les femmes apportaftent de dot à leurs maris ; parce que voilà ce qui les enorgueilliftbit ,, parce que telle ëtok Ja fource fatale de rouîs^ l^s i ncony êniens . du mariage.^ i 24 L’AN DEUX MILLE Lci fille iicîic s imHginoit c|iic vertu ^ la decence , la douceur , la modeffie , étoient des mots vuides de Tens. Le foin de fa parure 1 occupoit uniquement * fa mere fouvent lui répetoit qu elle étoit une riche héritière , & qu avec ce titre on devoit le moquer d’un époux. La fille d un artifan dans fa claflè oblciire , fe conduiloit en petit dans fon ménage comme la duchefîe fe conduifoit en grand dans fon hôtel * & avec vinq;t mille francs de aot , ( comme tout eft relatif) elle dédai- gnoit les occupations de fon état * elle vouloit prouver a fon mari que ces vingt mille francs la mettoient bien au deffiis de lui ^ & pour tout dire la licencioient. Un mari parmi nous prend fa femme nue avec tous fës charmes , & c’eft à elle de captiver le cceur de fon époux. Le mari eft feul chargé de J’édacation & de la nourriture de fes enfans , mais en récompenfe il eft maître abfolu chez lui. Une voix dure ou acariâtre ne vient point troubler fon repos , ni fatiguer fa tête occupée d’affaires graves* QUATRE CENT QUARANTE, la nature a donné à la femme de quoi exercci fon empire quand elle ne voudra pointl outre palTer. Le mari •eft refpeaé , comme il doit l’étre, & n’eft plus réduit à être le témoin muet des ridicules, des fots propos & de la licence des jeunes éventés qu’accueille fon époufe. Tous ces abus naifibient de la dot qu’ap- portoient les filles en fe mariant. Mais lorfque le mari eut le droit de les renvoyer nues ainfi qu’il les avoit prifes , avec un fimple dédom- magement , les femmes enchainees par cette loi , & craignant en outre de perdre l’eftime publique , font rentrées dans les vertus de leur fexe : riches de leurs agremens , n étant plus recherchées par un vil interet , elles ont attendu de leurs cpualiLés aimables & perfeaioniiées , cette force irréfidible que la beauté donne & que la modeflie conhime. Elles peuvent obtenir aujourd hui de leiii époux vivant , plufieurs dons , & pendant leui mariao^e j ce qui ed bien contraire a vos loix gothiques , car à qui donnera-t-on fi cè n cft â une femme douce & vertueufe qui a fu fe concilier le cœur de fon Epoux ? L'AN DEUX MILLE Vos fouverains ne prenoient-ils pas lem% époufes fans dot ? Ainfi la patrie l’ordonnoit, L’intérét de la patrie, cette loi falutaire eft defcendue chez les particuliers j il faut que les femmes apportent d leurs maris une dot bien plus précieufe que l’or ; des vertus-, des talens , de la douceur. \ Une fille n’eft plus recherchée par ces hommes vils qui n’aiment que fôn or • la beauté qui a en partage les grâces , la figure & le caraélere moral , n’eft plus expofée à languir & à fe deffécher fans époux pas l’avarice des hommes. Le. mari de fon côté fe livre fans crainte au penchant- de la nature &■ ne redoute plus une nombreufe poftérité ; parce qu’avec une éducation fimple & modefte , il dote émi- nemment fes filles , qu’on vient lui demander avec les larmes de l’amour , & qu’il accorde aux foupiraris fans payer les plaifirs de fes gendres. Tout mari doit nourrir fa femme, & pour^ peu que celle-ci le fécondé , la famille prol« pere* Auiîi 1 autorité paternelle de QUATRE CENT QUARANTE, z/ tems , prefque fans reffort , a-t-elle reprJs toute fa dignité ; & ne voyoit-on pas de votre tems des enfans riches du b. en de leur mere, infulter à leur pere, appauvri par la plus douloureufe des pertes ? ‘ Un trille & cruel célibat ne retient plus dans fes chaînes glacées une foule d’aimables & intérelfantes créatures. Toutes ont droit d’afpirer à la main du plus riche. Ell-ce que les talens agréables & utiles , le charme do la convcrfàtion , la douceur du caraâere , la fagelTe de l’économie (qui elt la première de toutes les richeües ) ne dédommagent pas bien avantageufement un mari , du defaut ■i de dot ? Ses foins font payés par un attachement & une eftime inaltérable. Car à moins que de rencontrer un monflre , une femme fait toujours reconnoître à un homme fes torts , quand elle y met la vérité du fcntiment & fur-tout la décence. Permis aux filles de ne point fe marier , mais i’improbation publique les environne ; & çomme elles n'ont aucunes valables cxcules , 2S L’AN DEUX MILLE elles laifïeroient foupçonner un défaut de caraâere , & ce céübat .deviendroit dés-* lionorant. Ees peuples anciens ne donnoient point de dot aux filles , & la maifon conjugale étoit chez eux Tafile des vertus. L’autorité du chef n etoit pas bafouée. Point d’autre moyen pour féduire les hommes que la noble décence qui fied fi bien à la beauté , & qui commande le refped. La révolution qu’opéra parmi nous la nouvelle loi , fut falutaire. Tout changea t> de face dans l’ordre domeftique. Tout fut remis a fa place. Les hommes choifirent leurs remmes par eftime & par inclination pour elles , témoins des avantages de l’hy- rnen , ^ fûrs de ne pas rencontrer une en- nemie dans une femme , mais bien plutôt une compagne douce & attentive. Tous les citoyens abjurèrent le célibat, & nous voyons tous les jours , qu’une perfonne moins jolie, plaît davantage qu’une plus belle ; & que les grâces , d’ailleurs fi préférables à la be auté, embellifient jufqu’à la laideur. Ain fi un bonheur mutuel réfulte de cette no nve]]e quatre cent quarante. 19 loi , que tout follicitoit dans la dégradation de nos mœurs & de l’autorité maritale , fourcc de l’autorité paternelle. Aujourd’hui, il s’élève fans peine de nouvelles généra- tions auffi nombreufes que vertueufes , qui font la gloire de leurs parens & la force de l’Etat. Il n’y a plus , d’après cette loi qui parut d’abord rigoureufe , mais dont on eut bien- tôt reconnu l’excellence, il n’y a plus de méfalliance , mot odieux parmi des citoyens fournis aux mêmes loix, & l’on n’cntend plus retentir dans les tribunaux le récit de ces fcandales domeftiques , qui font étouffés par le chef à l’inftant de leur naiffance. Enfin des goûts diliaendieux & futiles , n’éloignent plus les femmes de leur maifon ôc de leur mari. 'f'. , Sa L’AN DEUX MILLE g =_!^ i sâîg^= -r — ' >...'.!-.a5 fi nous allions trouver des peuples qui nous furpafferoient en bonheur comme en connoiffance ; des peuples faits pour changer fubitement nos idées , & les plus fortement im- primées dans notre cerveau. Les voyages dans la mer du fud , ont déjà fait rêver les moralihes. Que d’objets de comparaifon ! Quelle foule d’inC- truâion & de lumière ! L’hiftoire de ce peuple ifolé feroit plus pro- pre à être obfervée , que celle de tous les peu- ples connus , anciens & modernes. Abfolument féparé du rehe de l’univers , tout chez lui par- ieroit au philofophe ; mais il n’y a que le tems N V P VAN DEUX MILLE n’égaloit ma farprife & mon étonnement: tout décidé que j’étois à ne plus m’étonner, je vais tranfcrire les articles qui m’ont le plus frappé , félon que ma mémoire pourra toutefois me les repréfenter. (è)* qui donne la réalité aux conjedures , qui amene les découvertes tranfcendantes. On a tenté la découverte du pafiage par le nord aux Indes orientales & occidentales. On a fuppofé que Copenhague ferait le lieu de l’arme- ment & du départ. Le capitaine Cook a tourné le pôle ; mais on ne nous a pas parlé d’un peuple fitué depuis les 45® jufqu’au 52.® degré de latitude nord , & depuis les 260^ de longitude , jufqu’au 2.55^* On dit que là eft un pays riche, dont les iiftenfiles les plus ordinaires font en argent : ce pays confine aux mers du Japon. ( 3 ) Tandis que nous paiïbns comme l’ombre fur cette terre , tout a fa marche autour de nous : la nature épuife les fiecles pour l’accompliffement de fes loix ; il faut des milliers d’années à ce torrent pour percer ce rocher & cette montagne ; une lente fucceffion fait graviter l’océan fur telle plage ; la mémoire des anciens embrafemens efl éteinte j nous dormons fur des volcans qui jadis vomiffoient la flamme. De m •V ■' > ' ■ .'H»' -•:/i V.:.; QUATRE CENT QUARANTE. 3 De Pékin , A . . , On a donné devant l’Empereiir la pre- îîiîere repréfentation de Cinna , tragédie françoife. La clémence d’Aiigufte, la beauté ^ la fierté des caraderes ont fait une grande împrefiîon fur toute Tafiemblée. Oh ! dis- je à mon voifin , voila un gaze- - tîer bien impudent , bien menteur ! Lifez... Mais me répondit-il avec fang-froid , rien n’eft plus certain. J’ai bien vu jouer â Pé- kin V Orphelin de la Chine. Apprenez que je fuis Mandarin & que j’aime les lettres^ autant que la juftice. J’ai traverfé le Canal Royal (c). Je fuis arrivé ici en prés de quatre (c-) Le Canal Royal coupe la Chine 'du midi au feptentrion dans un efpace de fix cens lieues. Il fe joint à des lacs , à des rivières , &c. Cet empire eh rempli de ces canaux utiles , dont plu- fleurs ont dix lieues en droite ligne : ils fervent à rapprovifionnement de la plupart des villes & bourgs. Les ponts ont une hardielfe & une .ma- Tome ilL C % «r* d •■’ »••• - • x*jiW «»!»*«■■. 34 L’AN DEUX MILLE mois ; encore me fuis- je amufé en routei J’étois curieux de voir ce fameux Paris dont on parloit tant, afin de m’inilruire de mille chofes qu’il faut abfolument voir fur les lieux pour les bien apprécier. La langue françoife efl: commune à Pékin- depuis deux cens ans , & à mon retour j’emporterai plu- fleurs bons livres que je traduirai. — Monfieur le Mandarin ! vous n’avez donc plus votre langue hiéroglyphique, & vous avez abrogé cette loi finguîiere qui défendoit â chacim de vous , de mettre le pied hors de l’Em- pire ? — Il a bien fallu changer notre langue & adopter des caraâeres plus fimples , dès que nous avons voulu faire connoifiance avec vous. Cela n’étoit pas plus difficile gnificence fupérieures à tout ce que l’Europe offre de merveilleux en ce genre. Et nous petits , foibles & mefquins dans tous nos monumens pu- blics , nous n’employons notre indudrie , nos indrumens & nos rares connoifïances , qu’à orner des chofes de pure vanité &: à dreffer de magni- fiques bagatelles. Prefque tous les chef-d’œuvres de nos arts ne font que des jouets d’enfans^ QUATRE CENT QUARANTE. 3 ^ que d’appfetidre l’ Algèbre & les Mathéma- tiques. Notre Empereur a caïïe cette loi an- tique, parce qu’il a jugé fort raifonnable- ment , que vous ne reflèmbliez pas tous â ces Prêtres que nous avions nommés des Demi-Diables , à caufe qu’ils vouloient allu- mer jufques parmi nous le flambeau de leur difcorde. Si l’époque m’eft préfente , une connoilTance plus étroite & plus intime s’eft faite à l’occafion de plufieurs planches de cuivre que vous avez gravées. Cet art étoit nouveau pour nous , & il fut finguliérement admiré. Depuis nous vous avons prefque égalés. — Ah! j’y fuis. Les deffins de ces planches repréfentoient des batailles : ils nous furent envoyés par cef Empereur- Poëte auquel Voltaire adrelTa une jolie épi- tre ; & notre Roi ayant chargé de leur exécution fes meilleurs artifles, en a fait préfent au Roi charmant de la Chine. — Juflement : eh bien ! depuis ce fems la communication s’eft établie , & de proche en proche les Iciences ont volé d'un pays â un autre, comme des lettres de change. Les C2 3^ TAN DEUX MILLE opinions d’un feul homme font devenues celles de l’univers. C’eft l’imprimerie , cette augufte invention , qui a propagé la lumière. Les tyrans de la raifon humaine , avec leurs cent bras , n’ont pu arrêter fon cours in-* vincible. Rien n’a été plus rapide que cette commotion falutaire , donnée au monde mo** ral par le foleil des arts : il a tout inondé d’un éclat vif, pur & durable. Le bâton ne régné plus à la Chine ; & les Mandarins ne font plus des elj>eces de préfets de college. Le petit peuple n’eft plus lâche & fripon , parce qu’on a tout fait pour lui élever l’ame ; de honteux châtimens ne le courbent plus dans l’aviliffement : il a reçu des notions d’honneur. Nous véné- rons toujours Confutzée , prefque contem- porain de votre Socrate * qui , comme lui ^ ne fubtilifa pas fui le principe des êtres 5 mais fe contenta de publier que rien ne luî eft caché , & qu’il punira le vice , comme il récompenfera la vertu. Notre Confutzée eut même un avantage fur le Sage de la Grece. H n’abattit point avec audace cei V. ■- -■?*^%.>'^' QUATRE CENT QUARANTE. 37 préjugés religieux qui , faute d’appuis plus nobles , fervent de bafe â la morale des peu- ples. Il attendit patiemment que , fans bruit & fans effort la vérité fe fît jour par elle- meme. Enfin, c’eft lui qui a prouvé qu’un Monarque devoit néceifairement être un Philofophe pour bien régir fes états. Notre Empereur conduit toujours la charrue , mais ce n’eft point une vaine cérémonie ou un ade d’oftentation puérile. . . . Combattu par le defir de lire & d’écoute r tout à la fois , je prêtois l’oreille d’un côté , & mon œil , non moins avide , parcouroit de l’autre les pages de cette étonnante gazette. Mon ame étoit comme partagée en deux fondions contraires.... Voici ce que je lifois. De Jedo ^ capitale du Japon ^ le.. , : Le defeendant du grand Taïco qui a fait du Daïri une idole impuiffante & révérée, vient de faire traduire Fe/prit des Loix.^ & le d raite des délits & des peines l On ^ promené dans toutes les rues le vé- & C 3 3» L’AN DEUX MILLE nérable Atnida , mais perfonne ne s’eft fait écrafer fous les roues de fon char. On entre librement au Japon , & chacun y profite avidement des arts étrangers. Le fuicide n’eft plus une vertu parmi ce peu- ple ; il a remarqué que c’étoit l’ouvrage du défefpoir ou d’une infenfibilité folle & cou- vy De Perfe , le.... Le Roi de Perfe a dîné avec fes freres , lefquels ont de très-beaux yeux. Ils l’aident dans le gouvernement de l’empire. Leur principale fonéfion eft de lui lire les dé- pêches. Les livres facrés de Zoroaftre & le Sadder font toujours lus & refpeâés ; mais il n’eft plus queftion ni d’Omar ni d’Ali, Du Mexique. De la ville de Mexico , le. .. . Cetti ville achevé de reprendre fon an« / m •r-'> .J S •..■ï-ll'âSSRïSS' * QUATRE CENT QUARANTE. 39 cienne fplendeur fous l’augiifte domination des Princes defcendans du fameux Monté- zume. Notre Empereur , à fon avènement au trône , a fait reconitruire le palais , tel qu’il étoit du tems de fes peres. Les In- diens ne vont plus fans linge & nus pieds. On a dreffé au milieu de la principale place une ftatue de Gatimotzin étendu fur des charbons ardens ; au bas font écrits ces mots : Et moi y fuis-je far un lit de rofes ? a Expliquez-moi ceci , dis-je au Man- darin. Comment ! eft-il défendu de nommer cet empire la nouvelle Efpagne ? Le Man- darin me répondit : Lorfque le vengeur du nouveau monde eût chaffé les tyrans , ( Mahomet & Céfar fondus enfemble n’auroient point encore approché de cet homme étonnant , ) ce vengeur formidable fe contenta d’être lé- giilateur. Il dépofa le glaive pour- montrer aux nations le code facré des loix. Vous J» n’avez point d’idée d’un pareil génie. Sa voix éloquente fembloit celle d’un dieu , def- ,çendu fur la terre, L’Amérique fut partagée 40 L’AN DEUX MILLE en deux empires. L’Empereur de l’Amérique fbptentrionale réunit le Mexique, le Cana- da , les Antilles, la Jamaïque, S. Domingue. L’Empereur de l’Amérique méridionale eut le Pérou, le Paraguay, le Chili, la terre Magellanique , le pays des Amazones. Mais chacun de ces royaumes eut un mo- narque particulier, fournis lui-méme â une loi generale , a-peu-pres comme de votre tems on voyoit le floriffimt empire d’Alle- magne divifé en plnfieurs fouverainetés , qui toutefois ne faifoient qu’un corps fous un feul chef. Ainfi le fang de Montézume, long-tems obfcur & caché , eft remonté fur le trône. Tous ces monarques font des rois patriotes, qui n ont pour objet que de maintenir la liberté publique. Ce grand homme, ce fa- meux légiflateur , ce negre en qui la nature épuifa fon génie, leur a foufflé à tous fon ame grande & vertueufe. Ces vaftes états repofent & frudifient dans une concorde par- faite J ouvrage tardif, mais infaillible de la raifon, Les fureurs de l’ancien monde ces QUATRE CENT QUARANTE. 41 guerres puériles & cruelles , l’inutilité de tant de faiig répandu , la honte de 1 avoir verfé , enfin , les fottifes des ambitieux plei- nement démontrées , ont fuffifamment inftruit le nouveau continent à faire de la paix 1 au- crufte dieu de leurs contrées. Aujourd’hui ïa guerre déshonoreroit un état , comme le vol déshonore un particulier .... Je conti- niiois & d’écouter & de lire. . . Du Paraguay. De la ville de V AJfomption , /r. . . . On ^ donné une grande fête en mé- moire de l’abolition de l’efclavage honteux où étoit réduite la nation fous l’empire def- potique des Jéfuites ; & depuis fix fiecles l’on regarde comme un bienfait de la Pro- vidence d’avoir détruit ces loups-renards dans leur dernier afyle. Mais en même tems la nation qui n’efi: point ingrate , avoue qu’elle a été arrachée à la mifere , formée à l’agri- culture & aux arts par ces mêmes Jéfuites. dL I 42. L’AN DEUX MILLE Heureux s’ils fe fuflènt bornés à nous inf- truire & à nous donner les loix faintes de la morale î De S. Domingue , It. . . . Ce fut un grand bien pour l’efpece hu- maine que l’ancienne guerre des colonies. Les loix des états nouveaux de l’Amérique , n auront pas l’inconvénient de nos loix d’Eu- rope. Formées d’après les idées faines & nou- velles, la tolérance qui enchaîne le fanatifme, le plus grand fléau de l’humanité , régnera fur ces terres fécondes. Les colonies fran- çoifes & eljjagnoles , voyant la liberté à leurs portes , s emprefîeront à partager les bien- faits qu cile répand : le contre-coup le fera fentir en Allemagne. Tous ces peuples , cour- bes encore fous les débris du gouvernement féodal , iront le fondre en Amérique : ils diront a leuis petits tyrans : nous fuyons ^ parce que nous ne pouvons nous maider fans votie volonté ^ & mourir â dix lieues ds. 1 eiiuioif de notre nailiance j fans Que ■tiNi-y 'v. QUATRE CENT QUARANTE. 4?' vous ne vous empariez de nos biens , parce que nous ne pouvons tuei un licvic être traités comme homicides : nous fuyons , parce que nous fommes ferfs , & que nous ne voulons plus fupporter de pareilles abomi- nations , émanées des fiecles barbares. Les vaiffeaux nous porteront fur une terre libre , où nous jouirons de tous les droits de l’homme, droits éclaircis par de fages bienfaitcius , & qui , fondés fur la nature & l’égalité , reftituent à l’homme fa dignité & fa force. Le code de l’homme en fociété , formé dans la tête des philofophes , fe réalifera fous ce beau ciel , & les noms de dieu & de liberté , préfideront à tous les aéles de légiflation. On dira que les colonies fe font foulevees pour un mince fujet ; d’accord : le fer de la guerre civile eft forti trop tôt du four- reau J mais c’étoient les conlcquences qui devenoient affreufes , & c’eft ce qui fait voir la fageffe de ces peuples qui ont arrêté le defpotifme dès le premier pas. Le Mo- narque anglois , & la nation affemblée , n’ayant pas voulu redreffer ces griefs , le 44 L’AN DEUX MILLE glaive de la guerre civile a étincelé : Si le ciel la permet , ce{î pour la liberté. Autant la guerre de peuple à peuple eft extravagante , autant la guerre civile eft quelquefois néceflaire, parce qu’elle feule peut rétablir les principes conftitutifs. Les Américains ont donc été éclairés dans leur démarché courageufe. Si dans tout autre pays , au premier afte de violence , émané du pouvoir arbitraire, la nation fe fût fou^ levee , le motif auroit paru léger pour l’exiC- tence ou la liberté d’un feul homme. Cepen- dant on eut arreté le defpotifme, foit atroce, foit a /ilifïant : le coup qui frappoitun citoyen , n’étoit pas un aéte indifférent. On auroit pu accufer les Américains de précipitation ; mais ils ont triomphé , & la politique n’aura rien à leur reprocher. Ré- publique de plus fur la terre , afyle vafte ouvert aPhomme, fes plaines immenfes & fertiles feront fecondees y grand événement qui a eu une influence prodigieufe fur le globe. C eft une Europe nouvelle qui va, ornee de tous les arts ^ fe placer dans ces IIII.UI nuuniH QUATRE CENT QUARANTE. déferts que le foleil parcouroit pour n’éclairer que des terres incultes (^)« {d) Qu’il feroit à fouhaiter que de nouveaux iniffionnaires allalfent prêcher des mœurs plus douces à ces peuples fauvages , perdus dans les forêts de l’Amérique feptentrionale. Ils appren- droient à l’Américain à renoncer à l’ufage ridicule de comprimer la tête de fes enfans , afin de l3 faire reffembler au foleil ou à la lune , de percer fes narines pour y fufpendre des ornemens , de fe fendre la levre fupérieure , & de la garnir de dents , afin de fe faire une fécondé bouche ; d’adorer le tonnerre , de hurler à l’afped d’une éclipfe , de laiffer cueillir la première fleur de la beauté par les prêtres. Apprenons à l’Américain à cultiver la terre ; à faire difparoître fes vafies forêts qui fuffifent à peine à fa fubfiflance , & qui nourriront un peuple infiniment plus nombreux dès que ce peuple fera cultivateur. Apprenons à l’Américain que les peuplades fauvages s’entredétruifent les unes les autres ; ou font exterminées par les animaux carnaciers : que trop femblables aux plantes , le fauvage dé- pend abfolument du climat , au lieu que l’homme civilifé corrige par fes inflitutions les influences pernicieufes du ciel fous lequel il refpire. Appre- L’AN DEUX MILLE De Philadelphie , Capitale de Penjïlvanie, Ce coin de la terre , où l’humanité , îs foi 5 la liberté , la concorde , l’égalité fe nons-Iui que fans l’art de tirer parti de la perfec- tibilité de l’efpece humaine , le plus beau naturel ne produit qu’un homme vulgaire. Ah î fl quelque nouvel Amphion réuniffoit ces hordes ifolées ennemies & barbares , & leur apprenoit à goûter les douceurs de la paix ; fl quelque nouveau Cadmus , abandonnant fa terre natale , alloit jeter dans ces régions ïes fondemens d’une ville policée; fi quelque nouveau Minos donnoit à ces peuplades des loix équitables; fi quelque nouveau Triptolême apprenoit à ces peuples à cultiver la terre. Si quelque nouvel Orphée ajoutait à la culture , aux arts utiles , le connoifi'ance des, beaux arts; alors le nouveau monde offriroit une génération d’hommes qui releveroit la dignité de l’efpece humaine , & nous pourrions nous applaudir de la découverte de l’Amérique, Une belle conquête que nous offre encore l’Amérique , ce font fes plantes. Un nouveau Tournefort y decouvriroit des fimples d’une vertu merveilleufe. Ces peuples fauvages bor- ' , QUATRE CENT QUARANTE. 47 font réfugiées depuis huit cens années , cfl couvert des cités les plus belles , les plus floriffantes. La vertu a fait ici plus que le courage n’a opéré chez les autres peu- ples • & ces généreux Quakers (e) , les nent toute leur médecine à la connoilfance des plantes. L’expérience prouve qu’une foule de végétaux que nous foulons aux pieds , font admirables. L’un efl un contrepoifon fûr contre la morfure des ferpens , l’autre a la propriété d’étancher le fang des bleffures , & de réunir les nerfs & les vaiffeaux coupés, (e) Le defir &: le fentiment de la liberté efl dans le cœur de tous les hommes , &c cependant Tefclavage remonte à l’origine des fociétés. C’efl l’inégalité des forces qui l’a produit ; les foibles donnant leur travail à l’homme fort & puifTant , lui donnèrent auiïi leurs perfonnes ; 6c celui-cî enrichi pas cette propriété , fentit que pour la con- ferver , il de voit prendre foin de fes efclaves. Le maître bon eut des ferviteurs fideles ; le maître dur , des forçats prêts à fe révolter. On établit des peines féveres contre les efclaves , & cette févé- rité efl la preuve que l’efclavage efl injufle. Jamais dans les relations fociales le foible n’a cherché à nuire au fort que lorfqu’il en a été opprimé. P TAN DEUX MILtS plus vertueux des hommes , en ofFranf ûü monde le fpeftacle d’un peuple de freres^ La diirete engendre ce crime : un vil propriétaire de quelques cannes de fucre , en Amérique , renferme fon negre dans une caze étroite , Texpofe prefque nud aux rayons brûlans du foleil ck à 1 humidité dangereufe des nuits ; le fait travailler au-delà de fes forces & lui donne à regret une chétive nourriture ; il le frappe comme une bête de fomme & croit avoir étouffé en lui jufqu au fentiment de fes maux. Le barbare fe trompe 2 1 efclave obeiffant & pafîif en apparence , nourrit dans fon cœur fefpoir de la vengeance , il en combine les moyens & fe rejouit déjà de voir bientôt fon tyran mort ou plus malheureux que lui. Il eh affermi d'avance contre ces tortures , on ne peut lui ôter que fa miférable vie & il croit qu’il en recommencera une très-heureufe dans fon pays. Soutenu par cette efpérance il prépare fecrettement les poifons dont il veut fe fervir : il ne frémit point de donner la mort à fa femme ^ a fes enfans pourvu qu il approche par degrés de la vie odieufe de fon oppreffeur : quand il l’a frappé d’un trait inévitable & fûr , il trouve alors une douceur fecrette à mourir & voit d’un œil tranquille les flammes qui vont je dévorer. UDrt i Quatre cent quarante. 49 ont fervi de modèle aux cœurs qu’ils ont attendiis. On fait qu’ils font en pofleffion , t De fon côté la négrelTe prête à devenir mere , c’ed-à-dire à donner iin efclave de plus à fon maître inhumain , renonce aux plus doux fenti-' mens de la nature , elle avale le fuc des plantes Venimeufes , & , au rilque de fa propre vie , détruit le fruit de fes amours. Cependant 1 homme blanc qui caufe tant de maux 5 renfermé dans fon habitation , tremble intérieurement ; car il ne peut fe diffimuler qu’il ed haï & n a de droits que la forcer Les mur- mures étouffés de fes efclaves retentilfent dans fon cœur ; plus de repos pour lui ; fes jouiffahces font empoifonnées par la crainte j il recueille fans contentement les riches produâions dhiu foi fertile ; il accumule des richeffes ^ mais il n’eff point heureux. Lorfqiie les Efpagnols dévafîoient le Mexique & le Pérou , le vertueux Las-Cafas , pour empecher 1 Indien de périr fous le poids des fers , iinagina d en rejetter le fùrdeau fur les Africains Proteéleur de l’Indien , il ne vit dans l’Afrique que des hommes qu’on pouvoir faire prifonniers de guerre. Que la vertu efl bornée dans fes effets ! Le généreux défenfeur de l’Amérique efl ta dremiere caufe des malheurs de l’Afrique. C’ell Tome ni. j> t ! i 1 depuis lui que les peres ont vendu leurs enfans ^ & les enfans leurs peres , & que ces negres ont a-ppris à aller à la chafTe de leurs compatriotes comme ils alloient auparavant à celle des tigres & des lions. On prétend que dans les montagnes & les forêts de la terre ferme , dans la partie nord-eft de l’Amérique méridionale , refuge des negres qui fe fauvent des établilfemens du continent & des iÜes voifines , fe forme une race nombreufe de vengeurs , qui n’ayant que leur vie à perdre , elfayeront à leur tour leurs forces fur leurs tyrans# Nourris dans la haine des Européens , animés par le courage que donne le défefpoir , ils repre- léntent pour leurs ancêtres & pour eux-mêmes , ils ont à punir &; les lupplices qu’ont fubi leurs peres , & ceux qui les attendent s’ils fucccmbent. Cette guerre fera cruelle , elle ne finira que par l’extinclion de l’une ou l’autre race , & les blancs , vainqueurs dans les trois parties du monde , ver- roient ici le terme de leur fupériorité. On a voulu trouver dans la politique acluelle de l’Europe des raifons qui juftifient l’efclavage ; on a même ellayé de prouver qu’il étoit néceiïaire. Eh bien , fuppofons que ces raifons font jufles ^ ^0 ÏJAN DEUX MILLE depuis leur origine , de donner à l’iiniyei'S mille exemples de générofité & de bien- 'QUATRE CENT QUARANTE, p' faîfance. On fait qu’ils furent les premiers qui donnèrent la liberté aux negres , & & adoptons-en les conféquences , on aura desef- claves pour cultiver les ferres : mais ne peut-on ren- dre leur fort fupportable? Faut-il que la dureté , la tyrannie continuelle , foient l’effet de l’an 'eau dé fer qui les lie ? L’habitant amolli par la chp’eur du climat , livré à toutes fes paffions , ne connoît que les châtimens & la rigueur pour contenir les negres qui le fervent. Indigné de ce fpecdacle ^ le philofopbe tourne fes regards vers l’heureufé jPenfylvanie. Là , le negre traité en homme , ac- coutumé peu-à-peu à un travail qui n’excedâ pas fes forces , devient un domeüique utile ^ fîdelle , & reffe attaché à fon maître. Ce maître pourvoit à tous fes befoins , le protégé, 8c n’a pas befoin de l’opprimer. Des loix fages foutien- nent dans ces contrées des mœurs douces. Sages Philadelphiens ! vous n’avez rien à craindre de la vengeance que prépare l’Afrique , vous n’ètes pas des Européens , vous êtes des hommes. Si les Quakers de la Penfylvanie ont affranchi les negres ; fi le maître comme l’efclave , les co- lonies comme la métropole , y trouvent leur avantage, les rois de l’Elurope , avec un mor-< ceau de cire empreint de leur image bienfaifante, ne pourroient-ils pas acquéru’ de nouveaux V2. L’AN DEUX MILLE qui refuferent de verfer le fang des hom-* mes , & qui aient regardé la guerre com-' me une extravagance imbéciüe & barbare. Ce font eux qui ont détrompé les nations 3 viâimes miférables des débats de leurs rois. On publiera inceffamment le recueil an- nuel où font çonfignées les vertus praci- jets? Alors les vafîes landes de ces régions in- cultes feroient défrichées par des bras citoyens. Et fl le planteur affranchiffoit lui-même fes efclaves , il ne feroit plus un tyran , qu’entoure un peuple malheureux , ce feroit un pere. Si les denrées qu’il c ultive lui devenoient plus cheres ^ il les vendroit davantage. Eh ! le confommateur ^ jouet des propriétaires , des négocians , n’eli-iî pas fait à ces augmentations ? Il taudroit , dit-on , un accord de toutes les nations. Les rois qui font tant d’accords , n’en feront-ils jamais un fem- blable? Pliit au ciel qu’il Méiit cet accord , alors l’Afrique compteroit chaque année , près de cent mille malheureux de moins. Si le ciel forme un Spartacus fur les bords de la Gambie ; un Oénomaas furies rives du Séné- gal 5 que deviendront nos colonies ? Sauront-elles les vaincre ? Le negre brifera fes fers , avant que VEuropésa iit fhonneur de les brifer lui-même» wujyuüiuii QUATRE CENT QUARANTE, ^ues qui mettent à leurs loix le fceaii de la perfeâion. De Maroc y le . O N a découvert une comete qui s’avan-ii ce vers le foleil. C’efl la trois cens cin*- quante-unieme qu’on obferve depuis que cet obfervatoire efl: fondé. Les obfer va- rions faites dans l’intérieur de l’Afrique correfpondent parfaitement aux nôtres.' On a puni de mort un habitant qui ayoit frappé un François * conformément à l’ordonnance du Souverain , qui veut que tout étranger foit regardé comme un frere qui vient vifiter fes meilleurs amis* De Siam y le . Notre navigation fait les plus éton- nans progrès. On a lancé en mer fix vaif- féaux à trois ponts : ils font deftinés pour des courfes lointaines. Notre Roi fc fait voir à tous ceux qui V' ••• Î4 L’AN DEUX MILLE défirent envifager fon augufie phyfiono« mie ; il n’efl: point de monarque plus af- fable ^ furtoLit lorrqif il fe rend à la pagode du erand Som-mona-codom. D L’Eléphant blanc eft à la ménagerie, & n’eft plus qu’un objet de curiofité , parce qu’il eft parfaitement dreffé au manege. De la Côte de Malabar , le , La veuve de , belle, jeune & dans tout l’éclat de fon âge , a pleuré fincé- rement la mort de fon mari qu’on a brûlé tout feul ; & après avoir porté le deuil encore plus dans le cœur que fur fes ha- bits , elle s’eft remariée à un jeune hom- me qu’elle a aimé tout auffi tendrement. Ce nouveau lien la rend plus chere & plus refpectable à fes concitoyens. De la Terre Magellanique y le . . . Les vingt Isles fortunées qui vivoient fans, fe çouriQÎtjte dans toute rianoçence QUATRE CENT QUARANTE. 5 5 & le bonheur du premier âge , viennent de fe réunir. Elles forment maintenant une aiîbciation vraiment fraternelle & récipro- quement utile. De la Terre de Papous (f) y /e . . . En avançant dans cette cinquième par- tie du monde , les découvertes de jour en jour deviennent plus vaftes , plus intéref- fantes : on efl furpris à chaque pas de fa .richefle , de fa fertilité , des peuples nom- breux qui y vivent en paix. Ils peuvent dédaigner nos arts. Le moral y eft encore plus étonnant que le phylique. Le foieil , en éclairant ces terres immenfes , plus gran- des que l’Afie & l’Afrique, n’y apperçoit pas un feul infortuné ; tandis que notre Europe , fl petite , fi chétive & toujours divifée , a prefque durci fon fol d’oife- mens humains. (f) La terre de Papous eh fitiiée à 4000 lieues À-' « ■a o f i W/ v 5jÇ L’AN DEUX MILLE ' De l'Isle de Taïti , dans la mer du fud , le.... I Lorsque Mr. de Bougainville dé- couvrit cette ille fortunée, où régnoientles mœurs de l’âge d^or , il ne manqua pas de prendre pofTeflion de cette ille au nom de fon maître. Il s’embarqua enfuîte & ramena un Taïtien, qui en lyyo fixa pendant huit jours la curiofité de Paris. On ne fçavoit pas alors qu’un François ému de la beauté du climat , de la candeur de fes habita ns , & plus encore des malheurs qui attendoicnt ce peuple innocent , s’étoit caché pendant que les camarades s’enibar- quoient. A peine les vailîéaiix furent-ils éloignés , qu’il fe préfenta â la nation ^ il Pairembla dans une vafte plaine & lui tint ce langage. C’eft parmi vous que je veux refier pour mon bonheur & pour le vôtre^ Recevez-moi comme un de vos freres^ ?j> Vous allez voir que je le fuis, car je V prétends vous fauvçr du plus aflreux QUATRE CENT QUARANTE, ç 7 n défaftre. O peuple heureux, qui vivez >•> dans la fimpücitë de la nature ! favez-» » vous quels malheurs vous menacent ? y^éCes étrangers ii polis que vous avez reçus , que vous avez comble de pré- yy fens & de careflés, que je trahis en ce » moment , fi c’elb les trahir que de pré- yy venir la ruine d’un peuple vertueux; yy ces étrangers , nies compatriotes , vont yy bientôt revenir & amèneront avec eux yy tous les fléaux qui affligent les autres yy contrées. Ils vous feront connoître des yy poifons & des maux que vous ignorez. yy Ils vous apporteront des fers , & dans yy leur cruel raifonnement, ils voudront vous yy prouver encore que c’eft pour votre plus grand bien. Voyez cette pyramide éle- yy vée , elle attefte déjà que cette terre eft yy dans leur dépendance , comme marquée yy dans l’empire d’un fouverain que vous 7? ne connoilTez pas meme de nom. Vous yy êtes tous défignés pour recevoir des yy loix nouvelles. On fouillera votre fol ; V on dépouillera vos arbres fruitiers ; on 58 L’AN DEUX MILLE » faifira vos perfonnes. Cette égalité pré- « cieiife qui régné parmi vous , fera dé- M truite. Peut-être le fang humain arro- fera ces fleurs qui fe courbent fous le >> poids de vos innocentes careffes. L’Amour eft le dieu de cette ille. Elle eft confa- jy créé, pour ainfi dire, à fon culte. La ?? haine & la vengeance prendront fa 7} place. Vous ignorez jufqu’à l’ufage des ?y armes * on vous apprendra ce que c’efl que la guerre , le meurtre & l’efclava- A ces mots ce peuple pâlit & demeura confterné. C’efl: ainfi qu’une troupe d’en- fans , qu’on interrompt dans leurs aimables jeux , palpitent d’effroi , lorfqii’une voix fe- vc^e leur annonce la fin du monde & fait entrer dans leur jeune cerveau l’idée des calamités qu’ils ne foupçonnoient pas. L’orateur reprit : u Peuples , que j’aime jy &c qui m’avez attendri ! il efl un mo- yy yen de vous conferver heureux & libre. yy Que tout étranger qui débarquera fur ?:> cette rive fortunée foit immolé au bon- •' ■ >.«J* L- -"•. QUATRE CENT QUARANTE. 59 9) heur du p^^ys. L’arrêt efl: cruel : mais ?> l’amour de vos enfans & de votre pof- 7) tërité doit vous faire chérir cette bar- » barie. Vous frémiriez bien plus fi je vous yy annonçois les horreurs que les Euro- yy péens ont exercées contre des peuples yy qui , comme vous , avoient la foiblefie yy & l’innocence pour partage. Garantirez- yy vous de l’air contagieux qui fort de leur » bouche. Tout , jufqu’à leur fourire , efl: yy le fignal des infortunes dont ils medi- yy tent de vous accabler u . Les chefs de la nation s’aflemblerent , & d’une voix unanime décernèrent l’auto- % rité â ce François qui fe rendoit le bien- faiteur de toute la nation , en la préfer- vant des plus horribles calamités. La loi de mort contre tout étranger fut portée & exécutée avec une rigueur vertueufe & patriotique , comme elle fut exécutée jadis dans la Tauride , peut-être chez un peuple, félon les apparences , auffi innocent , mais jaloux de rompre toute communication avec des peuples ingénieux , mais en même tems tyranniques &; cruels. ■rr;.. ’^o L’AN DEUX MILLE On apprend que cette loi vient d’étre abolie , parce que plufieurs expériences réi- terées ont prouvé que l’Europe n’eft plus 1 ennemie des quatre autres parties du mon- de 5 qu elle n’attente point â la liberté pai- fible des nations qui font loin d’elle ; qu’elle n’eft plus jaîoufe à l’excès du defpotifmç honteux de fes fouverains ; qu’elle ambi r* donne des amis, & non des efclaves * que les vaifteaux vont chercher des exemples de mœurs fimples & vraies , & non de viles richeftes , &c. &c. &c. De Petersbourg^le , . . Le plus beau de tous les titres eft celui de Legillateur. Un fouverain eft prefque lin Dieu pour une nation lorfqu’il lui donne des loix fages & conftantes. On répété en- core avec tranlport le nom de l’augufte Ca- therine II : on ne s’entretient plus de fes conquêtes & de lès triomphes ; on parle de fes loix. Son ambition fut de diftiper les ténèbres de l’ignorance , de fubftituer à des TaiSWW ; Ss. ■ ■■ ^ X' ;■ ' . -J • 1: QUATRE CENT QUARANTE. iS i coutumes barbares des loix diflées par Thii- manité. Plus lieureufe , plus grande que Pierre le Grand , parce qu’elle fut plus humaine , elle s’appliqua , malgré tant d’exemples contraires , à faire de fon peuple un peuple heureux & flonfTcint. Il le fut , malgré les orages publics & do- meftiqiies qui battirent fon trône l’ ébran- lèrent. Son courage a fu raffermir une couronne que l’imivers fe plaifoit à voir fur fon front. Il faut remonter dans l’an- tiquité la plus reculée , pour rencontrer un légiflateur qui ait eu autant de dignité & de profondeur. — Les fers qui chargeoient le laboureur ont été brifés : il a levé la tête & s’efl vu avec joie au rang des hommes. L’artifan du luxe a ceffé de voir fa pro- felîion plus lucrative & plus honorable. I.e génie de rhumanite a dit à tout le nord : Hommes ! Joyei libres ; & fouvenei-vous^ races futures , que c'efl à une femme que vous deve\ ce que vous êtes. Selon le dernier dénombrement des ha- bitans de toutes les Rallies ^ le relevé monte '61 PAN DEUX MILLE à quarante-cinq millions d’hommes. Orî n’en comptoir que quatorze en 1769. Mais la fageffe du léj^ülateur , fon code lui- main , le trône de fes fuccefTeurs foîide-^ ment alFermi, pai^ce qu’ils furent généreux & populaires , tout a rendu la population égale à Fétendue de cet empire , plus vafte que celui des Romains , que celui d’Ale- xandre. La conftitution du gouvernemenfi n’efl: cependant plus militaire. Le fouverain ne fe dit plus u 4 uîocrate J & l’univers, en général , eft trop éclairé pour admettre cett© forme odieufe ÇgJ, De Varfovie y le : L’Anarchie la plus abfurde , la plus (g) Qui eut dit , il y a quatre-vingts ans , qu on porteroit à Pétersbourg nos modes , nos perruques , nos brochures , nos opéra-comiques ^ auroit paflé à coup fûr pour e3 i ‘T.: , -> 1 I I i 70 L’AN DEUX MILLE fagefîe, de juftice & de vérité. Il concilie les différends des peuples : il les appaife. Ses bulles écrites en toutes fortes de lan- gues n’annoncent point des dogmes obf- curs , inutiles , femences de divifions éter- nelles ; mais parlent d’un Dieu , de fa pré- fence univerfelle , d’une vie à venir , de la fublimité de la vertu. Le Chinois , le Ja- ponois , l’habitant de Surinam , du Kamtf- ' chaka les lifent avec fruit, (k). De Ts'aples , le , . . L’A G A D É M I E des belles-lettres de Na^ pies a adjugé le prix au nommé Le iujet étoit de déterminer au jufte ce qu’é- {k) Plus on efl rapproché des foudres du Vatican , moins on les redoute. Pierre Matthieu J a dit dans fon hiltoire d’Henri IV. La puiffance d un monarque fë manifeile ordinairement plu^ aux extrémités de fon royaume qu’au centre. L’autorité reffemble un peu à Famé humaine , elle efl invilible , & les opérations partent du lieu qiFon foupçonne le moins» ! QUATRE CENT QUARANTE. 7» toient les Cardinaux dans le dix-huiticune fiecle ; les mœurs & les idées de ces m- cruliei-s perfonnages ; ce qu’ils difoient , ce qu’ils faifoient dans la pnfon du conclave , & le moment précis oîi ils font redevenus ce qu’ils étoientlors de l’enfance du Chu - tianifme. L’auteur couronné a fatisfait plei- nement aux vues de l’Academie. Il a donne jufqu’à la defeription de la barette & du chapeau rouge. Cette differtation n’eft pas moins divertiiTante que profonde. On a repréfenté fur le théâtre de la foire la farce de St. Janvier, autrefois fi férieufe. On fait que le miracle de la li- quéfaûion de fon fang fe renouvelloit cha- aue année. On a parodié cette rifible ex- trîiV3gancc svcc un oui n. icjoiu toiuc la nation. Les tréfors de notre Dame de Lorette CO y avoient fervi à nourrir & habil- (i) Depuis quinze fiecles nous ne voyons clans toute l’Europe d’autres monumens que des dgliles. de mauvais goût avec de hauts clochers pointus, E 4 S;:- 4fv -• L.’ >{• 71 l'AN DEUX mille 1er les pauvres , viennent d’étre appliquai a la conftrudion d’un aqueduc , attendu qu il n y a plus de néceffiteux. On doit faire le même emploi des richefTes de l’an-; cienne cathédrale de Tolede , détruite eiji dix-huit cens foixante-lept. Voyez à ce lu^ jet les difiêrtations lavantes de *** imprir- ^ées eu 19^^. De Madrid ^ le , , "t P^R DONNANCE que perfonne n’ait k fb nommer Dominique , attendu que c’eft w V f ,i . ■ l es tableaux qu on y voit n’offrent pour la plupart que des peintures hideufes & dégoûtantes. Que de monafleres richement dotés. Que d’univerfités opulentes ! Que de chapitres ! Que d’afyles ouvert^ à la fainéantife & au jargon théologique î C’efl , cependant , dans les tems ou les peuples furent les plus pauvres qu’on trouva le fecret d’élever des cathédrales & des temples très-coûteux» Combien les nations feroient-elles floriffantes § il elles eufïent employé en aqueducs , en canaux 3 lès fommes immenfes inutilement dépenfée^ à «iiiichir des prêtres & des moines? *** / QUATRE CENT QUARANTE. 74- çe barbare qui a jadis établi 1 Itiqtiifition (m). Ordonnance que le wojn de Philippe ÎI fera rayé de la lifte des rois d’Efpagne. L’efprit laborieux de la nation fe ma- nifefte de jour en jour par des découver- tes utiles dans tous les arts , & l’Académie, K - ' des Sciences vient de donner un nouveau fyftéme de l’iilearicite , fondé fur plus de; yingt mille expériences particiiUeres. De Londres ^ le. . . Cette ville eft trois fois plus grande (m) Toute ame en qui le fanatifme religieux* îi’a point éteint les fentimens d’humanité , e(i brûlée d’indignation &; déchirée de pitié à la vue des barbaries , des tourmens recherchés que la fureur religieufe a fait inventer aux hommes. X’hiftoire des Cannibales & des Antropophages eft moins horrible que la nôtre. Torquemada înquiuteur d’Efpagne , fe vantoit d’avoir fait périr par le fer & le feu plus de cinquante mille hérétiques^ & par-tout nous trouvons les trace-? enfanglantées de la férocité religieufe. Eft-ce Li cette loi divine qui fe dit Tappui de la politique ^ de la, morale ?. - -rS, ... ■ 74 L'AN DEUX MILLE qu’elle ne l’étoit au clix-huitieme fiecle, & comme toute la force d’Angleterre peut ré-^ fider, fans danger, dans, fa capitale, parce que le commerce en eft l’ame , & que le commerce d’un Peuple républicain n’en- tiaine pas après lui les atteintes fimeftes J • 1 ^ ' qu 11 porte aux monarchies , l’Angleterre a toujours fuivi fon ancien fyftéme. 11 eft bon , parce que ce n’eft point le monar- que qui s’enrichit, mais les particuliers; de-là naît Tégalité qui empêche l’exceffive opulence & l’exceftive mifere. L Angiois eft toujours le premier peuple de 1 Europe : il jouit de l’ancienne gloire d avoir montré à fes voifins le gouverne- ment qui convenoit à des hommes jaloux de leurs droits & de leur bonheur. On ne fait plus de proceffions pour la mem.oire de Charles Ij l’on voit mieux en politique. On vient d’ériger la nouvelle ftatue du Protecteur Cromwel. Çn) On ne fauroit (n.) Il arrive rarement que la qualité d’homm^e QUATRE CENT QUARANTE. 75 dire fl le marbre dont elle eli compolcc eft blanc ou noir , tant il eft mélange. I Cj uffemblées du peuple fe tiendront doréna, vant en préfence de cette ftatiie , p.ace que le grand homme qu’elle reprefente eft le véritable auteur de l’heureufe & immiia- ble Conftitution (o). d’état & de guerrier expérimente , fe rencontre avec celle d’enthoufiafle. Cronr.vel fut le feuî homme qui fut unir ces deux caradleres d efpiit , iî fut allier l’opinion & la force ; 1 imagination & l’intelligence j la raifon & le fanatifme. Fanatique dans fa vie privée , il ne le fut ni oans le cabinet 9 ni dans la mêlée. Le peuple Anglois , étant alors fufceptible d’une fermentation extraordinaire , il falloir un enthoufiafle , parmi des entnoufiaües qui feroient probablement allé jufqu’ii démolir les fon- demens de leur confiitution. Cromwel les tour- menta d’idées religieufes ; ce qui lui donna le loinr de travailler à fon élévation , à laquelle il fut unir intimément la grandeur de l’état. Ce ne fut pas tant i’incapacité du Fis de Cromwel qui ruina fes affaires , que l’impoffibilité de perpétuer le fanatifme de fon pere. Le zele religieux Sr ré- publicain s’éîant refroidi , on n’eut plus befoia de protedeur. (0) J. J, iiouffeau attribue la force ^ la ''f^3kiX»>':- - . . .. —^ . ... 7 ^ l’AN DEUX MILLS Les Ecofîbis & les Irlandois ont pr^fent^ requête au Parlement , afin qu’il eflt à abo- lir les noms d’EcolTe & d’Irlai^e , & qu’ils ne fiflènt plus qu’un corps d’efprit & de norn avec l’Angleterre, comme ils n’en font qu’un par le patriotifme qui les anime, ■ > De Vienne y le .. . L’AUTRICHE , qui de tout tems efî en poflefiion de donner des Princellès char- mantes â toute l’Europe , annonce qu’elle ^ lept Beautés nubiles. Elles épouleront. les Princes de la terre qui donneront I9 plus beau témoignage de la tendreflè de leurs peuples. De la Haye , h . . ; Ç E Peuple laborieux , qui a fait un,j‘ar4 - V». *■ Iplendeur & la liberté de l’Angleterre à la defV truâion des loups dont elle étoit jadis infeflée. Heureiife nation ! elle a chalïë des loups mille fois plus dangereux , qui des^ailent encore les autres, «liiaati, ' ' ‘ ■" ' ■ ■’ I QUATRE CENT QUARANTE. 77 Hin du terrain le plus ingrat & le plus marécageux , qui a porte tous les tréfors épars fur la terre dans un lieu où il ne croît pas un caillou , exerce conftammenfc Ton étonnante induftrié , & montre à l’uni- vers ce que peuvent le courage , la pa- tience & l’emploi du tems. Cet amour ex- trême dé l’or n’eft plus fi vif. Cette Ré- publique a fu devenir plus puiflante en découvrant les piégés qui préparoieht four-* dement fa ruine. Elle a reconnu qu’il étoit plus facile de donner des digiies à l’océari irrité , que de réfifter à un métal corrup- teur ; & aujourd’hui elle fe défend auflî que contre les afiauts de la men De Paris y ïe . Douze navires de fix cens tonneau»^ font arrivés en cette capitale & y ont en-^ tretenu l’abondance. On y mange du poif- feu qu’on n’achete point dix fois fa valeui:^ courageufement contre les atteintes du luxe -% - Wd' 78 L’AN DEÜX MILLE Le nouveau lit de la Seine creufé dé Rouen à eette ville , exige quelques répara- ions. On a afFedé à cette depenfe un mil- lion & demi tiré du tréfor national. Cette Ibmme fuffira , parce qii’on ne fe fervira ni de régiiTeurs ni d’entrepreneurs. Le luxe devorateur , le luxe înfolent ^ le luxe puéril, le luxe capricieux, le luxe extravagant ne régnent plus fur les bords de la Seine ; mais bien le luxe d’iiWuflnej le luxe qui crée de nouvelles commodités , oui ajoute â faifance, ce luxe utile & né- celTaire , fi facile à diftinguer ^ & qu’il ne faut pas confondre avec ce luxe d’oftentâ- lion & d’orgueil qui infulte aux fortunes particulières (pj , en même tems qu’il ache^' ■ ■ ■ i | i ,i ■ ■ ■ iip i . ii t i û w n i r wi iwii -w p ip (p) Quand ne verrau-on plus cette inégalité prodigieufe de fortunes , cette opulence excef- five qui multiplie les indigences extrêmes , qui fait naître tous les crimes ! Quand ne verra-r-on plus un pauvre ouvrier, ne pouvant fortir par le travail , d’une mifere où le retiennent les pro- pres loix de fon pays ! Tel autre tendant une main défaillante , redoutant à k fois & l’œil ^ s I QUATRE CENT QUARANTE. 79 Ve de les dilToiidre & par l’effet & par l’exemple. L’idée qu’une comete pouvoit s’approcher affez de la terre pour caulêr du changement a fon état , entre dans l’ordre des chofes pot fibles. Six cometes ont traverfé notre fyC- tême planétaire , ne fe trouvant qu a une diltance de la terre , onze fois plus grande que celle de la lune 5 mais il paroit que l’éternel architeffe n’a pas remis le fort d’une planete à la marche des cometes. Ainfi il eft inutile de calculer la perturbation que telle comete éprouveroit en allant droit au foleil , ou venant brifer notre globe. Ces le refus de fon femblable ! Quand ne verra-t-^on plus de ces mondres qui , d un œil didrait ^ lui refufent un morceau de pain! Quand ces mêmes hommes cederont-ils d’affamer une ville où les denrées fe vendent comme dans un fort affiégé ! Mais les finances font épuifées , le com- merce ed généralement tombé , le peuple ed haraffé de fes infortunes : tout fouffre , & les tiiœurs éprouvent , par conféquent , un relâché' chenaent affreux» Hélas ! béfas ! hélas ! I Sô i’AN TftVt MitLÉ calculs , qui ne font que pour rimaginatidsi ^ font devenus étrangers aux mathématiciensl La fixieme planete découverte depuis cellé de Herfchel , pallèra aü méridien le huit Dé- cembre à quatre heures vingt-deux minutel La durée de fa révolution eft de quatre- vingt-dix-fept années. Le télefcope , qui gro/îit qiiatfe mille fois les objets , nous a indiqué plus de quatré- vingt-dix millions d’étoiles , de forte que 1 imagination des hommes fe perd dans l’im- menfité de l’univers , & qu’il n’eft plus poffi- ble de regarder ces chofes-là fans une efpece d’effroi. Les admirables travaux de Cherbourg j entrepris au dix-huitieme fiecle , & qui ont bâti un port artificiel , d’une majeftueufe folidité ; les ouvrages comparables pour la grandeur & la magnificence à tout ce que l’an- tiquité nous offroit de plus fameux & de plus impofant , mais qui réuniflbient de plus im caraâere d’utilité & de patriotifme ; ces ouvrages , dis- je, refpedés parle tems, ont* exigé quelques légères additions. Mais les nouveau* QUATRE CENT QUARANTE, lîoiTveaux méclianiciens en examinant de près ces bafes merveilleiifes , n’ont fait qu’a- jouter à l’admiration qu’ils avoient conçue pour l’auteur & pour le monarque par qui ces grandes chofes furent exécutées * c’cft une empreinte glorieufe qui diftinguera à jamais le régné qui a vu naître ce prodige de l’art , unique par fon but & par fon utile conftrudion* Le Parifien a des notions diftindes fuc le droit naturel , politique & civil. Il ne s’imagine plus bêtement avoir donné en pro- priété à un autre homme fa perfonne & fes biens. Il fait toujours proférer de bons mots j compofer des chanfons & des vaude-» villes * mais il a appris en meme tems à donner à fes plaifanteries un corps folide* Je tournois , je retournois ma feuille vo^ îante. Je voulois y lire encore quelques curieux articles. J’y cherchois celui de Ver^ filles, & mes yeux avides ne le décou^. Tome IIL F Sx UAN DEUX mille vroient point. Le maître de la maifon s’apperçut de mon embarras & me deman- da ce que je cher chois ? Ce qu’il y a de plus intérefTant dans le monde , lui ré* pondis-je j les nouvelles du lieu où fiege ordinairement la cour , l’article V'er failles^ enfin 3 fi détaillé , fî varié , fi amufant dans la Gazette de France. (^) Il fe mit à fourire & me dit : Je ne fais ce qu’eft devenue la gazette de France. La nôtre efi celle de la vérité , & l’on n’y commet jamais le péché d’omiflion. Le monar- que réfide au fein de la capitale. Il eft là fous les regards de la multitude. Son oreille eft toujours prête pour entendre fes cris. Il ne fe cache point dans une efpece de défert , environné d’une foule iq) Que r imprimerie eft un cruel fléau lorf- qu elle fert à annoncer à une nation entière que tel homme a été tel jour jouer le rôle d’efclavè à la cour ; que tel autre s’eft déshonoré avec tout© la pompe imaginable ; que celui-ci a enfin obtenu le fruit de fes baffeftes ! Quel recueil de platitu* des ! quel ftyle lâche & rampant 1 J -'■■O..' QUATRE CE^t QUARANTE. d’cfclaves dorés. Il demeure au centre de fes Etats , comme le foleil réfide au mi- lieu de Tunivers. C’efl un frein de plus qui le retient dans les bornes du devoir. Il n’a point d’autre organe pour appren- dre ce qu’il doit favoir que cette voix iiiiiverfelle , qui perce diredement jufqu’à fôn trône. Gêner cette voix , feroit aller contre nos loix * car le monarque eft l’hom-» me du peuple, & le peuple ne lui appar-« tient pas. ('r) (r) L’équilibre de l’Europe efl-il un moyen réel de tranquillité , ou n’efl-il qu’une chimere ? La politique a pefé long-tems fur ce grand & unique reffort. Le moyen d’équilibre exiile , mais on l’a pouffé trop loin , & l’ambition fa fouvent interprété d’une maniéré feiemment fauffe. On l’a cherché cet équilibre , tantôt dans la maffe des empires , tantôt dans les rapports des armées plus ou moins nombreufes. Enfin de notre tems dans le numéraire des nations. Ces apperçus ont été fautifs , car l’expérience a prouvé dans tous les tems , qu’un feul homme , qu’un feul événement fortuit mettoit de grandes inégalités entre deux armées d’un nombre égal F i l’AN DEUX MILLE 84 «gS! CHAPITRE LXIX. Oraifon funèbre d’un Payfan. U R I E U X de voir ce qu’ëtoît devenu ce Verfailles , où j’avois vu d’un coté la fplendeur des Rois étaler le plus haut d’hommes , & que les empires étoient fournis à des fluduations qui tantôt doubloient , tantôt anéantiflbient leurs forces réelles. Qui eût penfé que la France , dans la guerre qui fut terminée par la paix de Ryfwick , refif- teroit non-feulement à une grande partie de l’Europe réunie contre elle , mais qu’elle feroit des conquêtes en Flandre , en Allemagne , eu Italie , en Efpagne. Peu de tems après elle eut à foutenir une fécondé guerre contre les mêmes nations. Elle eût pour alliée l’Efpagne qu’elle avoit eu contre elle ; malgré une différence auffi forte , l’équilibre fi vanté fut tellement rompu , qu’elle fut réduite aux plus fâcbeufes extrémités. Quand l’Europe fe tut devant Charles XU^ QUATRE CENT QUARANTE. 8^ idegré de l’opulence , & de l’autre une race de commis , fcribes infolens , pouflèr l’im- la Suede attaquée par un monde d’ennemis , leur auroit fait la loi , fi fon Roi eût fu faire la paix en Saxe dans le moment glorieux , où il avoit la phyfionomie d’un Alexandre. En 1741 , l’héritiere de l’Empereur Charles VI , fans alliés , fans finances , paroiffant n’avoir pour toute reffource que fa grande ame , repouffa courageufement une ligue formidable , qui l’en- veloppoit de toutes parts. La guerre de 1756 , où le Roi de Rruffe , malgré toutes les apparences , refiflaà cinq puif- fances unies , nous offre des réfultats qu’il étoit împoffible à la politique de prévoir. La nation qui affedoit depuis long-tems de paroître jaloufe du maintien de l’équilibre , cher- cha à foulever toute l’Europe contre Charles VI, Empereur f, & exagéra fa puiffance , parce que ce monarque , réconcilié avec la cour d’Efpagne , paroiffoit fe livrer à des vues de commerce pour l’avantage de fes peuples. Cette balance du pouvoir a été la caufe , ou plutôt le prétexte des guerres fanglantes qui ont défolé l’Europe daqs ce fiecle & à la fin du dernier. Elle a été vifiblement chimérique ; parce qu’on avoit' mal calculé la valeur des poids refpeélifs , F 3 fr '-''■f . . ■ '' . - 86 L’AN DEUX MILLE pertinente parefïè auffi Joih qu’elîe pou- voit monter , je rêvai ^ comme Jofiié y que parce qu'on y avoir fait entrer la guerre au lieu d y mieux pefer le commerce. La guerre ne fdifoit que retrancher des quantités égales à deux balTins inégaux. Il refloit donC' les mêmes ÿ les deux parties s epuifoient d’hommes & d’argent , & fe retrouvoient à cette différence près en Laifant la paix , au meme point d’oii ils étoient partis. Aujourdhui les calculs font plus fins , le plus petit poids entre dans la balance ; imo politique plus favante admet toutes les hypothefes y & i affranchifTement des colonies Américaines 5 cette grande révolution , s’efi opérée par une marche habile qui a coupé en deux l’empire Britannique , mais au commencement de la guerre riffue en éfoit évidemment problématique. L’équilibre des états n'eft donc pas une chi- inere , fi l’on fait entrer dans la balance , tous les petits poids qui tiennent au commerce , qu’il faut calculer avec rigueur , tandis que le poids des armées efi beaucoup plus incertain, L’efpriî de calcul , devenu général , efi beau-^' coup plus fin qu’il ne l’éroit autrefois ; car ont difibut de loin un royaume fans le toucher , & ks traites de partage faits entre les- cours 5 dif- 1 QÛATRE CENT QUARANTE. 87 j’aiTetois le cours du folcil , il penchoit vers fou déclin , il s’arrêta à ma priere pofent des états fans que les peuples en foient avertis. Lors du partage de la Pologne ^ tout fut calculé rigoureufement , jufqu’à l’inertie , la con^ fiance préfomptueufe & l’étonnement que de- voit infpirer l’événement. L’équilibre des états efl un moyen politique qui peut être avantageux au genre humain ; le fort & les circonflances pourroient concentrer dans une feule main une telle force , que les autres états fuflent abfolument incapables de fe.defendre de fes entreprifes. La balance des états devient alors la gardienne des libertés générales de l’Europe & la patrone du genre humain , en écartant , foit fur mer 9 foit fur terre , la mo- narchie uuiverfelle Cette idée ( quoiqu’elle ne foit pas géomé- trique ) eü donc utile à l’Europe. On a facrifié à des chimères qui n’avoient pas un but au0i important ; fi le mot eft fautif & fufceptible de quelque ridicule , l’idée de l’équilibre vraie ou faiiffe s’oppofera aux delTeins ambitieux , retien- dra les empires à-peu-près dans leurs limites , & empêchera qu’une nation foible ne foit la victime d’une nation forte. Cette idée heureufe F'i SB L’AN DEUX MILLE comme au tems de ce Général Juif, Jg mon intention, je penfe, étoit meilleure que la fienne. cfl enfin le premier achemineiuent vers îa paix univerlelle fi denrée par la philofophie. Les nouveaux calculs embrafiant un plus grand nombre d objets , ont appris qu’une nation nefi pas puifiante en raifon de îefpace qu’elle occupe fur le globe , mais en raifon de fa population , de fon travail , de fon indufirie, J OLites ces combinaifbns donnent de nos jours' îa connoiffance que Ion cherche ; &: nous avons vu telle puifiance la main fur l’épée ne pouvoir îa tirer du fourreau , parce qu’on l’enchaînoit par ure force , pour ainfi dire , invifible. Cette fcience prefqtie neuve oppofera mille obfiacles aux progrès d’une nation trop entre» prenante. PuifiTent donc les conducleurs des divers états qui compofent la grande famille Européen» ne , avoir toujours devant les yeux , le fyfiême de l’équilibre politique de l’Europe î Fût-il une chimere , je le répété , pourvu que le commerC'e & non la guerre foit regardé comme agent prin- cipal dans cette neuve politique , les négocia- tions réciproques tendront à favorifer de toute part les importations & les exportations» Les, QUATRE CENt QUARANTE. 89 J’étois déjà dans la campagne , porté dans une voiture , laquelle n etoit pas un pot-de-chambre (f)- H fallut faire un dé- tour , piarce que la grande route etoit changée. En pafTant par un village je vis une troupe de payfans , les yeux baiffés & hu^ mides de larmes , qui entroient dans un temple. Ce fpeclacle me frappa. Je fis ar- rêter ma voiture & )e les fuivis. Je vis au milieu de la nef un vieillard décédé en habit de payfan * & dont les cheveux blancs pendoient jufqu’à terre. Le pafteur du lieu idées de commerce veulent être tourmentées , le caîme ne leur efl pas bon. Plus refprir de commerce fe répandra , plus les guerres deviendront moins fré- quentes. La rivalité des nations n'excitera plus qu’une émulation générale ; au lieu de laire affaut de puiifance , elles n’en feront que d’induhrie ; ce qui efi bien différent , pour ne pas dire oppofé. (/) C’efi le nom des carroffes qui conduifent à la cour. Ils font ordinairement à l’ufage du peuple de valets qui pullule dans Verfaiiles; & en ce fen sils voiturent en effet ce qu’il y a de plus vil en France. .‘r4 .. t ,* $o L’AN DEUX MILLE monta fur une petite eftracle , & dit à la troupe alLemblée : >> Citoyens , >> L’homme que vous voyez , a été pen- dant quatre-vingt-dix ans le bienfaiteur des hommes. Il eft né fils de Labou- reur , & dès l’enfance fes mains foibles >> ont effayé de foulever le foc de la charrue. >5 II fuivoit fon pere dans les filions , lorC- qu’à peine fon pied pouvoit les franchir. Dès que l’âge lui eût donné les forces après IeC][uelles il foupiroit , il a dit à 73 fon pere : repofez-vous ; & depuis , cha- 73 que foleil l’a vu labourer , femer , plan- 73 ter J recueillir. Il a défriché plus de deux 73 mille arpens de terre. Il a planté la vi- 73 gne dans tous fes environs ; & vous lui 73 devez les arbres fruitiers qui nourrilîent 73 ce hameau , & l’ombrage qui le cour- 77 ronne. Ce n’étoit point l’avarice qui le 77 rendoit infatigable ; c’étoit l’amour du 77 travail pour lequel il difoit que l’hom- 77 me étoit né , & l’idée faiute & grande >u • V- K« QUATRE CENT QUARANTE, çt » que Dieu le regardoit cultivant la terre » pour nourrir fes enfans. » Il s’eft marié , & il a eu vingt-cinq „ enfans. Il les a tous formés au travail & „ à la vertu , & tous fes enfans font „ d’honnétes gens. Il leur a donné de jeu- nés époufes qu’il a conduites lui-meme >5 en fouriant à l’autel du bonheur. Tous » fes petits enfans ont été élevés dans fa „ maifon ; & vous favez quelle joie pure , „ inaltérable , babitoit hir leur front. Tous J) ces freres s’aiment entre 'eux , parce ,, qu’il aimoit lui-même & qu’il leur a fait fenîir qu’il étoit doux de s’aimer. Aux jours de fêtes , il etoit le premier à faire refonner les inllrumens champé- yy très ; & fon regard , fa voix , fon gefle, J) vous le favez , ëtoient le fignal de 1 al- le^refi'e univerfelle. Vous n’avez pas oii- yy blié fa gaieté , vive émanation d’une ame pure , & fes paroles pleines defens » & de fel : ayant le don d’exercer une » raillerie ingénieufe , il n’a jamais of- u fenfé, A c|ui a~t41 refulp de rendre 92 PAN DEUX MILLE quelque fervice ? -En quelle occalîon s’efl- il jamais montré infenfible au malheur yy public ou particulier ? Quand a-t-il été >y indifférent lorfqu’il s’agiflbit de la pa- yy trie ? Son cœur étoit à elle : fon ima- yy ge étoit famé de fes entretiens ; il ne yy parloit que pour fa profpérité ; il clié- yy rifîbit 1 ordre par le fentiment intime yy qu’il avoit de la vertu. Vous l’avez vu , lorfque l’âge avoit yy couioe fbn corps , & que les jambes yy étaient déjà chancelantes ; vous l’avez yy vu monter au fommet des montagnes & yy diflribuer les leçons d’expérience aux jeunes agriculteurs. Sa mémoire étoit le yy fur dépôt des obfervations fûtes pendant yy quatre-vingt-dix années confécutives fir la variété des diverfes faifons. Tel arbre yy planté de fes mains,' dans telle ou telle année , lui rappelloit la faveur ou le yy courroux du ciel. Il favoit par cœur ce yy que les hommes oublient ; les morts , les yy récoltes abondantes , les legs faits aux yy pauvres. Il étoit doué comme d’un eiprit N / ■ QUATRE CENT QUARANTE. 93 prophétique , & lorfqu’il méclitoit au clair ?> de la lune , il.favoit de quelle femence il devoît enrichir le jardin potager. La veille de fa mort il a dit : mes en fans , j’^p- ?? proche de l’Etre, auteur de tout bien , que j’ai toujours adoré & en qui j’efpere ; 9 } émondez demain vos poiriers , & qu’au f) coucher dii foleil on m’enterre à la tête de mon champ. Vous allez l’y placer, enfans , qui de- vez l’imiter ; mais avant d’enfevelir ces jy cheveux blancs qui de loin imprimoient le refped & attiroient la jeunefî'e , voyez fes mains honorables , chargées de du- P) rillons * voilà l’augufte empreinte de fes P) longs travaux ! pp Alors l’orateur prit une de fes mains glacée & l’éleva. Elle avoit acquis un dou- ble volume fous l’exercice journalier de la beche, & fembloit avoir été invulnérable au piquant des ronces & au tranchant des cailloux. L’orateur baifa refpeélueufement cette Qiaiîi vénérable ^ & chacun fuivit fon exemple, » V $4 L’AN DEUX MILLE Ses enfans le portèrent fur trois javelles de bled , l’enterrerent , comme il l’avoit de-^ firé , & mirent fur fa tombe , fa ferpe , fa beche & le foc d’une charrue. Ah , m’écriai-je , fi les hommes célébrés par BolTuet, Fléchier, Mafcaron, Neuville^ avoient eu la centième partie des vertus de cet agriculteur , je leur pardonnerois leur éloquence pompeufe & futile. CHAPITRE LXX. Ho/pices. Jl a n d I s que vous aviez de l’argent pour bâtir une vilaine muraille qui, encer- clant Paris , affligeoit un bon peuple y & lui faifoit plus de peine que dix impôts , vous n’en aviez point pour remédier au plus grand fcandale que pût offrir une ville riche & éclairée. Votre hôpital, furnommé r hôtel-dieu , qui refferroit & enfetmoit qua- tre à cinq mille malades , acciifoit hautement .mtnu'. QUATRE CENT QUARANTE. 55 légiflation & tous les hommes , témoins infenhbles de cette horrible charité. Le luxe avoit fii créer avec fomptuofité , des monumens coûteux ouverts a tous les genres de divertiflèmens & de plaifirs , & tout le zele patriotique s’évaporeit dans des brochures qui ne fauvoient pas la vie à un infortuné , lequel n’avoit plus la force d’élever la voix , pour dire qu’on ôtât d’au« près de lui le cadavre froid de fon com- pagnon de douleur & de mifere. L’enthoiifiafme avoit prodigué nombre de piirafes éloquentes. On avoit peint fous un point de vue effrayant cet hofpice monftrueux, cet effrayant affemblage de toutes les ma- ladies , dont le danger & l’énergie croifibit par leur proximité, ce qui faifoit que fur trente malades , fept à huit expiroient ; pro- portion véritablement épouvantable , & même furprenante pour peu qu’on la rap- proche des viâimes que la mort enleve dans les autres hôpitaux. Les difputes dégénérant en fophifmes n’a- vaiiçoient prefque rien , & les travaux des '1,. . • ^6 TAN DEUX MÎLLÊ admîniftrateurs , malgré tout leur appareil^' furent bien infruâueux , puifqu’après cin- quante années de réclamation, l’afyle des malheureux ne méritoit pas encore le nom d’afyle confervateur. Ce qui le prouve, c’eft que l’indigent^ entre fes quatre murailles nues , reculoit d’horreur à la vue de cet afyle , & il def- cendoit de fon grenier ouvert à tous les vents , non pour aller guérir , mais , difbit-^ îl , pour aller mourir. Le plus bel établifîement que la religion &: la pitié eufient drefîé de concert , où la miféricorde ouvroit fes bras à tout infortuné quel qu’il fut, avoit fon principal défavan- îage dans un emplacement unique ; & voila ce qui univerleüe. Ayant pefé en filence toutes les objec- tions , nous vîmes & nous reconnûmes qu’il n’y avoit que les établilTemens d’hofpices fcparés , pour donner au bon ordre tout fon éclat , & à l’émulation de la charité , toute fon adivité. gâtoit un plan fublime de bieniaifancè / Un QUATRE CENT QUARANTE. 97 Un dépôt commun, nous fcmbla tout-â- îa-fois un foyer de contagion, & un centre d'abus invincibles, parce que les adminif- trateurs d’un feul & vafte hôpital , fe mon- trent tous plus ou moins têtus, opiniâtres, attachés par orgueil ou par habitude â leurs idées étroites ‘ & que c’eft de la comparai- fon des objets & des plans difFérens, que naît !a perféverance dit meilleur ordre pofïïble. Un feul emplacement néceffite les défordres phyfiques & moraux, & les enveloppe de fes ombres : au lieu qu’il n’y a point d’idée jiifte qui ne refaite des comparaifons. Nous jugeâmes que fi le peuple ne pou- voir pas confronter telle adminiftratiou avec telle autre, une feule feroit fautive, defpo- tique , immiféricordieufe, & que ne pouvant pas être redreffée par une expérience voi- fine, par un exemple pris furies lieux, ell^ empireroit à coup fur j que faute enfin d’une obfervation comparée , les hommes en place s accoutumeroient â juger les plus énormes abus indifpenfables d’un tel établi ffenient ; &■ d’ailleurs vos a dniiniftrateurs ne rendant poiiit To/77f J II, Q f 98 L’AN DEUX MILLE de compte public de leurs geftions , l’erreur 6: rinvîgilance fe cachoient dans les ténèbres. On n’en voyoit que les trilles réfultatSj& noi> ce qu’il importoit de connoître , l’origine. Quand il n’y avoit qu’un feul établiflc- ment dont le régime étoit une efpece d’énigme^ la pitié voyant tous les moyens prefque infiiffibins , & la marche livrée pour ainli dire au hafard , fe contentoit de gémir & de faire des vœux pour l’amélioration des chofes. Elle ne favoit â qui adrelïer fes plain- tes. C’étoit une malTe de calamités quianéan- tilToit jufqu’à l’efpoir du fuccès • mais dès que nous eûmes divifé cet hofpice coloflal en plulieurs hofpices féparés, la pratique des bonnes œuvres devint plus facile. Chaque hofpice éveilla autour de fon enceinte, la bonté , la miféricorde , la charité. On ne craignit plus d’aborder ce lieu de fouffrances ^ parce qu’on jugea que le bien étoit prati^? quable , & que le foulagement pouvoit s’ap-^ pliquer fur tel individu , fans fe perdre dans l’immenfité. La charité aâive fe plût â fui-» vxe l’emploi de fes deniers & de fes foins j QUATRE CENT QUARANTE. 95^ on s’attacha davantage à l’infortuné qu’on avoît fous fes regards. Nous partageâmes l’hotel-dieu , cette cité de malheureux , péle-méle entaffés dans un elpace étroit ; nous partageâmes , dis-je , cette cité infede en cinquante hofpices féparés , afin d’éveiller par-tout les foins compatiffans de la charité , & de donner à chaque quar- tier l’émulation refpedable de mieux foigner fes pauvres. Une adminiftration générale eft toujours vicieufe , parce qu’elle s’endort , parce qu elle fe familiarife avec les maux de l’humanité ' qu’elle devient fourde aux plaintes & aux réclamations , & qu’elle fait la loi aux ma^ giftrats les plus fermes , & les plus éclairés , par la crainte où ils font que de plus grands abus ne viennent à fortir de leur autorité hautaine & contrariée. Le jufte effroi d’un plus grand mal ^ fait qu on temporife avec les vices de cette adminiftration , malgré l’improbation générale & les clameurs des bons citoyens. Que d’inconvéniens dans un hôpital im- G 2 ICO L’AN DEUX MILLE meniè & unique ! La maladie du lieu , iné- vitable pour quiconque y entre ^ & qu’il échange contre une fimple indifpofition , un incendie ; & n’a-t-on pas vu de votre tems, douze à quinze cens malades devenir fubi- tement la proie des flammes & périr dans l’efpace d’une heure ? Il auroit fallu quatre mille bras pour fauver ces impotens & ces moribonds. Leur funefle réunion nVt-elle pas agrandi la calamité en menaçant le monf- trueux hofpice d’un embrafement général. Quand un pareil fléau ne devroit arriver qu’une feule fois dans deux fiecles , ne feroit- ce pas affez pour interdire à l’efprit de pré- voyance, le plan infenfé de placer fur un point unique des hommes qui , à l’appro- che des flammes dévorantes, fe trouvent dans l’impuifl'ance de fortir de leur lit ? Et la routine ? Et les préjugés de l’art fjui guérit? Et les fyftémes nouveaux & bizarres ? Tout frappe à la fois fur une mul- titude immenfe ; l’erreur fe multiplie , avec un feul mauvais raifonnement ; & prefque au- cun n’échappe à la loi erronnée & meurtrière. QUATRE CENT QU AR ANT E. i c i En divifant les hofpices , vous divilez ne- cefl'airement la mafle des calamités , ainfi que celle des erreurs. L’entctemcnt d un feul ne fait plus le malheur de tous. Compîe-t-on pour rien enfiiitc le fentiment de cet orgueil généreux &z louable , qui fe plaît à verfer des fommes confidérables fur tel établifiemcnt privé , lorfcpie la ftatue du bienfaiteur , environnée de ceux qu’il a foulages / eft offerte aux hommages perpé- tuels de la reconnoiffance ? Laiflbns à l’honi- me, qui s’efi: diftingué par fes bienfaits, la douceur d’exifter à fa maniéré dans le cœur de fes feniblabîes. Qu’il fe choifilïe fa récom- penfe ^^elle devient légitime; & cette efpece de gloire, qui en vaut bien une autre, ne fera jamais trop commune. Une adminiftration générale repoufîe les bienfaifances particulières ; parce qu’elles vont s’engouffrer dans un^ abîme de maux ; & que l’on perd de vue leurs bons effets. Ils ne font plus fenfibles, & l’on s’accou- tume à voir ces grands maux comme étant fans reniedes. Une adminiftration générale G 3 102 L’AN DEUX MILLE enfante une régie compliquée. S’il y a un feul abus , il eft indeftruâible , il eft im- menfe ; il s’étend fur tous les points de l’hofpice. On ne peut plus l’extirper , dés tju’il s’eft étendu en profondeur fur une vafte furface. Et pourquoi ne pas donner un champ libre â des fondations particu- lières , les plus utiles de toutes ? Pourquoi fondre toutes les attributions , & tous les aûes de bienfaifance dans la caiflè d’un feuî & même bureau ? Pourquoi dter à une foule d’hommes opulens & fenfibles , le plai- fir ] ournalier d’exercer , fous les yeux atten- dris , les touchantes œuvres de miféricorde ? Car c’ell le fuccês de fa charité* c’eft la vue du malade refïufcité & fouriant de joie a Ion approche,^ qui engagera l’homme miféricorclieux , à prolonger la férié de fes bienfaits. Des établiffemens féparés intéreîTeront d’honnétes citoyens, qui mettront leur gloire à bien adminiftrer leur hofpice * & nous avons vu que l’homme s’attachoit aux tra- « vaux les plus pénibles à mefure des fuccês -'.•N' lifciiini ni' QUATRE CENTQUARAOTE. 163 qu’il obtenoit , & dont il peu voit s enor- gueillir aux yeux de la patrie. Si vous faviez ce que les fouferiptions particulières nous ont valu, vous feriez ëîonné du bien que l’homme fait , quand il a la certitude que fes aumônes fruaifieront , & ne feront ni difperfées , ni foulées aux pieds ; lorfqu’il voit l’individu , objet de fa charité , fa charité s’enflamme ; l’homme ^ pleure, & les facrifices ne lui coûtent plus rien. Plus il y a d’hofpices ouverts , ( & l’expé- rience nous l’a démontré , ) mieux les ma- lades font foignés , font traités. La bienfai-^ fance a plus d’étendue & d’aâivité , quand elle fuit journellement le malade, & qu’elle entend fes foupirs & fes gémiflemens. Quels font ces mauvais fpéculateurs qui ne demandent que de l’argent , qui ne veulent que de l’argent ? Et le pauvre malade n’a- t-il pas befoin de confolation , de paroles douces , du fentiment de l’efpérance ? Or ce baume de l’éloquence touchante & per^ fuafive , ne peut fe rencontrer que dans les I *04 L’AN DEUX MILLE liofpices léparés où les Londateurs vienclvont répandre leur ame , après avoir ouvert leur- bourle. Ailleurs ne voit-on pas la mort abattre îndifFéremment les têtes ? Une feule larme ^”t~6llc coule fur ces tombereaux de cadavres que l’hôpital vomit avec impaffibilité , parce que le nombre des morts eft , pour ainfi dire , déterminé , & que l’habitude rend tous les cœurs froids & inexorables. Là le trépas elt calcule d avance , n’émeut perfonne & les liftes mortuaires n’ofFrent à la reflexion , 7 ou meme au fentimeiit des lioloiîaliens aue il' des proportions annuelles eft arithmétiques. Tous les abus de votre tems provenoient donc d’avoir voulu entafîer tous les malades dans un même lieu ; ce qui avoir néceffité les vices de l’adminiftration , & ce qui avoit rendu cet afile de miféricorde un afile plus meurtrier , que celui qu’abandonnoient la mnere & la maladie. Combien votre liecle fut coupable , d’avoir prodigué tant d’argent pour le luxe , & de !i avoir pas fu donner un lit â chaque malade ! De leur côté les architectes ne vovoient I QUATRE CENT QUARANTE, lo^ OUI îti bsHii nioîiiinicnt ii clevcr , coninic s il ^aglfibit cl’ un théâtre , & ils étaloient leurs colonnes corintliicnncs , comme s il s agidoit d’un temple ou d’un opéra ^ cai les aicliiteâes ne favoient plus rien conilruire fans colon- nades , & iis en mettoient à la porte efun particulier comme au frontifpice d’un palais. Pour nous , ennemis de la faftueufe ar- chiteâure de ces artiftes incommodes & dangereux qui n’ont que les antiquités de Rome en tête , à-peu-près comme un poëte de votre tems , croyoit tout fa voir cjuand il avoit tracé le parallèle de Corneille & de Racine , nous proferivîmes tous ces plans orgueilleux & ^futiles qui ne tendoient cju’â confacrer la renommée de l’architeâe , & non le foula^ement & la commodité des pauvres. C’étoit la maladie de votre fiecle , de ne mettre jamais aucun accord entre le monument & rutilité de la chofe publique. Nous morcelâmes ce dépôt effroyable & commun , ce rendez-vous de toutes les ladies , ce foyer peflilentiel , oii la multi- plicité des maux fomentoit l’indifFérence ;• ^o6 L’AN DEUX MILLE nous c]if|3erfîmes aux portes de la ville , du côté des campagnes ■& en plain air , ces afdes çui menterent alors le nom de conrervateurs * nous ne vouJumes aucune magnificence dans la confiruaion de ces fortes d édifices. Par ce moyen les conflrudions furent fimplifiées. Les comptes des adminifirateurs imprimés cha.jue année , & fournis à la re- vifion publique, furent lucides & fatisfaifans. Les fonds immenfes de cet antique hôpital fuient appliques a ces difïerens hofpices ^ tant par lit ; cette répartition fut applaudie par tous les bons citoyens. Mille commodités imprévues naquirent de fémulation des differentes paioifïes ou quartier , & les gens de fart ne s’égarèrent point dans ces longues failes ou leurs lumières étoient perpétuelle- ment en défaut par le nombre des malades^, ou leur attention étoit perpétuellement fa- tiguée , fans compter les embarras du fervice & les qui proqiio de l’apoticairerie. Nous eûmes le plaifir de voir les citoyens ^ vifiter fans frayeur & fans dégoût ces refuges ou l’homme adouciffoit les maux de fon ymblable ^ & confoloit fon ame Ibuf&ante j f QUATRE CENT QUARANTE. 107 l’air falubre , la propreié hâtoicnt la giié- rifon. Le fervice n’embraflant qu’un modique efpace , étoit fans confufion. Une femme ref- peâable {a) avoit prouvé que la dépcnfe d’un malade ne montoit par jour qu a dix-fept ou dix-huit fous. Ces comptes fideles & pré- cieux , nous ont fervi de réglé & de document. Nous avons béni la mémoire de cette femme qui avoit fu redifier par la pratique de graves erreurs , & qui avoit donné un exemple folemnel â la charité publique &: particulière. Celui qui fe fent ému de compaflion à la vue des malades foufFrans , ne jugeant plus que fes efforts feroient impuiflans , s’attache à ces hofpices féparés , & les bien- faiteurs deviennent plus nombreux j parce qu’ils voyent diftindement , que l’emploi de leurs aumônes libérales va foulager diredement l’infortuné & ne s’égare point dans les rêves ou dans les projets contentieux d’une adminiftration compliquée qui s’agitoit beaucoup , fans rien avancer. {a) Necker* io8 L’AN DEUX MILLE CHAPITRE L X X I. Suite du profejjeur de politique^ ?? ÎjES legifl atours des anciennes républi- ques n ayant qu a modifier un petit pays , cru- lent a I égalité naturelle entre les hommes, qui ne pouvoit fubfifîer que dans une fphere étroite. Leur exemple a confondu toutes les idées poftérieures. Ces légillateurs avoient <^tabli pour bafe l’amour de la pauvreté , le mépris des richefî'es & du travail qui les donne. Depuis , des écrivains qui ne voyoient que des livres , ont crié : Jcis pauvre pour être libre : ils imaginèrent que pour rendre l’homme fort & heureux , il falloit le priver de tout. Ils ont voulu appliquer le code de quelques pâtres ifolés , à des états où.fe développoient l’exercice des facultés mo- rales &: phyfiques , faute d’avoir fu mefu-* rer les limites des états ou leur réaétion* Ils fe font rendus admirateurs des anciennes QUATRE CENT QUARANTE. 109 républiques , & n’ayant pour garant & pour autorité que clés phrales éparfes clans des livres J ils ont été la dupe de ces mots vagues que chacun entend a fa manieie. Il y a une plus grande lomme d injuftice dans une petite ariftocratie , que dans ua grand état , proportion gardée. Les noms qu’il nous plaît de donner aux chofes 5 ne changent rien à leur rapport conftant : ce font ces rapports cpi’il nous eft important de connoître, C’eft l’abus du pouvoir monarchique qui a fait naître l’idée des républiques j c eft I abus de la liberté qui a ramené l’etat rnon.ar*« chique. Quand on a voulu fonder Tégalité des hommes fur le partage égal des terres , on a commis une grave erreur , puifqu’uii arpent de terre ne reffemble pas plus à un autre arpent qu’un homme à un autre homme.. L’inégalité eft une fuite nécefîâire du premier établiffement focial , puifqu’il faut des cul- tivateurs des laboureurs , des ouvriers , des arrifans , pour fournir au befoin du iro L’AN DEUX MILLE foldat , du magiftrat , du Prêtre ; car Pex- trême égalité produiroit néceffairement une extrême confufion. Voila pourquoi les républiques ont eu tant de peine à s’afl'eoir fur leur bafe j c’efl qu’avec leur égalité prétendue & chimérique elles choquoient l’ordre établi par la na- ture : il faut un reffort unique & confiant qui tende à aggrandir l’exifîence nationale. Otez le principe vigoureux de cette exiftence politique , vous otez toute l’aélivité vers le bien que ce reffort doit produire. Pourquoi a-t-.on fifflé à jufte titre la république de Platon ? C’eft que lorfque vous avez admiré quelques détails , quelques maximes qui vous charment , l’enfembJe n’offre rien de fatisfailànt à refprit , & vous fentez confufément qu’il manque un moteur à la machine politique. L’orgueil , l’indocilité naturelle , les paf- fions momentanées fe révoltent contre ce relTort primitif; & plus les fociétés fe font aggrandies , policées , multipliées , plus ce reffort unique ôi prompt eft devenu nécef- -- -- QUATRE CENT QUx\R ANTE. i x t faire : on n’a point vu que la politique s’égar reroit au milieu d’un dédale làns ifïiie , fi l’on ne fixoit point l’autorité fur un point central , comme le plus eflëntiel au bonheur de la fociété. Si la contradiélion régné parmi les loix , les principes , les ufages , c’eft faute d’un refibrt fimple en lui-méme , agill'ant fur tous les individus : car qui ne voit qu’entre deux êtres paffionnés il eft befoin du fecours d’un tiers pour qu’ils foient à l’abri de l’in-^ juftice & de la violence. On a trop confondu l’égalité avec la liberté naturelle. L’homme n’eft pas naturellement égal à fon femblable j parce que les facultés font naturellement inégales d’un individu à un autre. Sans une loi confiante , aucun fyfiéme focial ne peut exifier * l’ordre efi nécefiaire , c’efi-à-dire , le gouvernement. L’auteur de la nature n’a point confié au hafard le fort du genre humain : en nous accordant l’in-, telligence nécefiaire , il nous a donné I4 faculté de combiner les loix utiles à U lîl VAN DEUX MILLS fociëtë , nernent. d'üù réfuîte la fcieiice du gouvcr- II appartient à notre efprit de per- fednonner une connoifîance auffi efïentielle. L’homme fccial n’eft pas autre que î’homme de la nature. Ses devoirs & fes droits font un peu plus étendus. Tous les publiciftcs ont regardé ces deux états comme oppofés ^ c’eil une erreur grave * la loi poli- tique ne doit qu’expliquer ou appliquer la loi naturelle. La bafe de toute morale doit fe prendre hécefîairement dans Tordre phylique : pro« pofez à Thomme des devoirs oppofés à Tat-* trait de la nature , quel que foit votre puii'^ fance , vous ne ferez pas obéi. La réciprocité des fervices & des bienfaits à donné Tétre à la fociété ; & quand l’homme a étendu fes rapports avec les autres hommes , ce n’a été qu’une extenlion de fes rapports avec lui- meme. Mais, rien de plus rare que Thomme doué des grandes vues de la légillation Ça) : les ' (<*) En s’examinant bien , Thomme d’état écrits QUATRE CENT QUARANTE. 1 1 3 écrits même des philofoplies offrent des traces d\me politique abfurde & coupable- Il a fallu jadis les circonflances les plus rares pour amener la conftitution de f An- gleterre , celles de la Hollande & de la SuifTe ; la fageflè de leurs loix fut pour ainfi dire l’ouvrage du hafard. Des pâtres , & non des philofoplies , animés par le défef- poir & la pauvreté , ont fait plus pour la liberté nationale que les plus beaux génies de runivers. Sous Louis XIV ^ régné fi fécond en grands hommes , le génie ne s’occupa que des intérêts privés des citoyens. On cherchoit plutôt à defcendre dans l’arêne de la chicane 5 qu’à faire aimer , connoître & refpeéfer les loix. Aucun miniftre , malgré fon orgueil , n’a ofé ou n’a fu jouer le rôle de légiflateur. Content d’exercer un pouvoir étendu , ceux qui tenoient en main la puif- — - - — ■ ' — - '• -■ — - I qui fe trouve un cœur juüe , fe voit , félon Texpreffion de Montefquieu , autant au delfus de ceux qui ne goûtent pas ce bonheur , qu’il fe voit lui-même au-deÜlis des tigres & des ours. 'Tom€ IIL H ÎÎ4 l’AN DEUX MILLS faiice publique des états , n’ont pas apperç’S combien de loix utiles, une fois promulguées , influeroient fur l’état. L’ambition de ces hommes qui follicitent les grandes places , he les porta point à développer des talens légifiateurs : on vit des jurifconfultes & point d’hommes qui fe foient élevés au-defliis de cette fphere obfcure. N’eft-il pas remarquable de voir dans l’hif- toire l’empreinte de cette fxnguliere vérité ; que ces grands politiques qui ont fait des chofes extraordinaires , tels que Louis XI en France , Philippe II en Efpagne , Charles- Quint dans l’empire , Sixte-Quint à Rome , étoient des perfonnages d’un génie affez ordinaire ? / Les hommes , qui dans les fiecles derniers , ont occupé les regards de l’Europe , man- quoient évidemment de véritables connoif- fances politiques. Les préjugés & l’entêtement ont préfidé à leurs opérations. La politique eft l’art de bien obferver le jour , l’heure gc la minute ; fi au lieu d’étre variable , comme les événemens de ce monçle , elle eft ■7 N QUATRE CËNT QUARANTE. 1 1 i X ipîniâîre , elle devient mefcpine & manque on but. Quand on arrête attentivement fes regards lir les pages de riiiftoire , ôc qu^on médite es plus grands événemens politiques dans leur )ngine , on ne fait plus comment autrefois e monde étoit gouverné (/>) , comment les oyaumes fubfiftoient. Il faut qu’il y ait eu me force invifibîe qui maintînt en paix es fouverains & les peuples , & qui au nilieu de leurs guerres , de leurs défaftres , le leurs fautes entretînt l’harmonie publique^ 3iil , quand on réfléchit aux bifarres contra- liclions qui agitoient les gouvernemens aux Tîomens opportuns qu’ils ont perdu pour rapper enfuite le même coup lorfqu’il (3) Un Roi fe mouroit , & paroiiïbit inquiet ur la mauvaife conduite de fon régné. Sire ^ ^ lui dit fon confeffeur ^ ) foycT^ tranquille Dieu ne demande rien à Vhomme que diaprés e talent qidil lui a donné. Or comme de ce côté-^ à vous n ave\ reçu aucune grâce , il ne 1 ous iemandera pas compte de ce que vous ave\ dmais eu* H ^ ii6 L’AN DEUX MILLE n’étoit plus temps, on ne fait plus que penfer , on ne fait plus qu’écrire ; le hafard jouoit le plus grand rôle ; car les objets envifagés aujourd’hui dans leur vrai point de vue , contredifent les plans & même les détails , &c. Telle fut la fécondé féance du profef- feur de politique * & ma mémoire fidelle a tranfmis au papier fes principales idées. ! ==; ; CHAPITRE LXXIL Liberté de la prejfe. La penfée eft fans contredit de toutes les propriétés de l’homme , la plus effèn-^ tîelle & la plus inconteftable. C’eft celle qui le diflingue éminemment des autres êtres partageant la terre avec lui. Comment le defpotifme a - 1 - il conçu le projet de dé- pouiller l’homme de cette faculté qui fait fon unique grandeur ? Comment lui ôter cet attribut fi noble ? N’eft-ce pas une fa**- QUATRE CENT QUARANTE. 117 culte qui appartient à l’homme, & dont îa nature le doue en le produifant ? C’elî donc le comble de l’outrage , que de vouloir lui ravir une qualité inhérente à fon être. Si l’homme ne fauroit pofTéder de bien qui lui foit plus cher que fa penfée , il n’y en a pas non plus que la loi des nations doivent lui conferver avec plus de foin \ toutes les autres propriétés ne font rien auprès de celle- là. Or,c’efl: véritabJementordonnerâ l’homme de vivre dans un état de dép’radation : c’eft O le confondre avec ce qui rampe ou qui végété , que d’interdire à l’homme la penfée , ou meme l’abus de la penfée ; car ce qiiî eft faux , mauvais & déraifonnable tombe bientôt dans le mépris , & il n’eft pas permis aux loix de dépouiller l’homme de l’exercice de la penfée , parce que c’eft anéantir en lui ce qu’il a de plus propre & de plus perfonnel {a). {n) L’Aretin fe fit repréfenter fur un trône recevant les tributs des princes étrangers. C’étoit le plus méprifable des écrivains , puifqu’ayant f 1 «3 lïB L’AN DEUX MILLE Qui n’a pas apperçii la puifïance de penfee , & pourquoi a-t-elle cette force «tonnante qui détruit quand elle n’édifie pas, qui agit dans les fiecles, qui modifie 1 univers moral & bientôt l’univers phyfique ? c efl: que cette force fe marie nécefuiirement 3 . 1 intelligence humaine à qui tout eft fournis (Z>). Qui appaifera les faâions ? Qui foumettra tous les individus à la loi ? Les lumières du peuple. Elles feront toujours la mefure de la modération, c’efl l’ignorance qui livreimpeu- Intimider les fouverains par fa plume , il la ployoit lâchement devant l’or qui lui étoit offert, (b) L’homme de génie , interprète de la volonté générale , n’a reçu ces précieufes facultés que pour offrir au corps politique les connoif- fances qui lui manquent. Ses penfées font à l’univers , & pour preuve qu’elles vont à lui , comme les fleuves à la mer , par une pente invincible , infurmontable , c’efl qu’il n’efl pas au pouvoir des monarques d’arrêter les idées nouvelles qu’adopte un peuple : cette volonté gé- nérale qui ne peut plus fe m.anifefler en corps , fe manifefte par la voix d’un feul homme , iî repréfente pour la nation^ QUATRE CENT QUARANTE. 1 1 9 pie à des partis extrêmes ; le repos des gou- verncniens exiftera en raifon de 1 etendue , de i’univerfalité des connoiflances. Ne fant-il pas que les citoyens pour aimer les loix de leur pays les connoifTent ? & en les connoifTant ^ ces loix approfondies par tant d’hommes éclairés , ne deviennent-elles pas infenfible- ment favorables à la liberté de penfer, & aux droits politiques du citoyen ? Plus le peuple aura réfléchi fur les liens récipro- ques de la fociété, plus il fatma refifter aux impreffions daiigereufes qu on voudioit lui donner. Voyez rAngleterre , les lumières uni- verfellement répandues aiïurent la tran- quillité de fon églife & de fon gouverne- ment ; fes politiques ont découvert tout fon bonheur , les loix les plus importantes. Cette nation qui fe tourmentoit elle-même s’eft calmée en s’éclairant. Une heureufe liberté de penfer , affignée à chaque corps de l’état, fes bornes légitimes, les mauvais jjaifonnemens tombent * parce que le rai- fonnement y eft plus cultivé que par-tout H ^ 4 ( X. d m 120 L’AN DEUX MILLE ailleurs. Les fadieux apres s’étre agités , font mis a leurs places. La force de cette répu- blique eft dans le reffort puiflant , qui après avoir éclairé les citoyens fur les avantages de la coriftitution , fait qu’ils confpirent tous a fon bonheur. Otez à ce peuple ces lu- mières , il perdra de fa grandeur ; c’eft aux hommes réduits â n’avoir , ni volonté ni opinion , qu il faut oter les connoifîances j mais alors il ne faut plus chercher des citoyens, il n y a plus que d<^s hommes dégradés Malheur à celui qui n’aime point la ledure ! On ne peut le lafïër de répéter ce que Cicéron a dit de la culture des lettres : les. livres font çonhamment à nous ; ils nous fervent par-tout ; ils nous accompagnent , ils nous con- folent dans la folitude ; ils nous déchargent du poids d une oifiveté ennuyeufe ; ils chalïënt les importuns ; ils émouiïent les traits de la douleur , fl elle n eh pas profonde ; ils prêtent des. aîies au tems , & lailTent dans l’ame une fatisfadion intime , ils donnent a la jeunefïe de nouveaux plaifirs , à fâge mûr une occupation agréable , à la vieillelfe un amufement doux ik profitable ; iis nous détournent de la vue des médians 3 & V. X. d m QUATRE CENT QUARANTE. 121 ! . : -= z = ==:=- -r :a> CHAPITRE LXXIIL Suite du precedent. OMMENT êtes- vous devenus libres ; dites- moicela? — Très-aifément. Il ne fautcju’une idée dominante & un point de maturité ; il de ragîtation du fiecle , pour nous tranfporter au milieu des fages , dans un univers paifible. n L’étude a pour but de nous orner i’efprit , de l’enrichir des connoifflinces variées de chaque art; mais elle devrcit avoir aufli pour objet de nous élever le caradere , de nous fortifier l’ame , de la roidir contre l’adverfité ; car l’arae forte efl préférable à un beau génie ; & de quel poids celui-ci eü-il , quand il appartient à une ame ordinaire ; quand la conduite molle dément la plume audacieufe; quand la crainte & la lâcheté décréditent les traits de la plus fiiblime éloquence , & l’expofent au mépris de la multitude? Mais on ne trouve dans un ouvrage que ce qu’on a eu foi-même. L’étude, fous ce point de vue 5 ne devroit appartenir qu’à des âmes pri- 121 L’AN DEUX MILLE faut qu un fentiment naturel qui fe propage, pour que tous les membres d’un état entrent fubitement en fermentation ; leur fenfibilité refîèmble alors à celle d’un feul homme grièvement olfenfé * & chacun croyant être léfé , il naît du .reflentiment de tous un plan de vengeance publique , qu’on poufle auffi loin qu’il peut aller. Quand le fouverain méprife une nation , ou afFede de la méprifer , l’indignation fe communique avec la force & la vîtefîe des corps éledrifés ; car tous les rangs font vilégiées , qui fauroient donner à leurs connoif^ fances un but utile au bien public. Mais l’homme que la natufe a doué de cette ame forte , fupé- rieure à celle des autres hommes , efi aulTi rar« que celui qui les furpaffe par l’intelligence. On ne fauroit blâmer dans aucun individu ce défir d’apprendre , qui annonce la nobleffe de notre origine ; & fi l’étude des fciences n’éleve point tous les caraderes, elle devient, peut-être pour le plus grand nombre , le premier , le plus vrai & le plus folide des plaifirs, C’eil ce que j’ai éprouvé. QUATRE CENT QUARANTE. 1 1 3 confondus dans la condition d hommes avilis. La SiiifTe , la Hollande , les colonies Anglo- Américaines ne fe font foulevées que par l’efpece de mépris que les fouverains ont fait de leur prétendue foibleflè. Dans toutes les grandes révolutions , les fentimens de l’homme opprimé^ font comme les corps élaftiques , dont les forces augmentent à faifon des poids qui les compriment. On ne penfe alors qu’A s’unir , on confie la direâion des affaires publiques à celui qui dit , je vous conduira y je vous, veugerau Si ce condurieur a l’art de feire avancer le peuple révolté , de maniea*e qu’il puiffe l’empécher de reculer, en 1-e plaçant dans la nécefîîté de vaincre ou de mourir , il vaincra fûrement. Le cpef d’un pe^iple fou- levé doi| tenir en baleine des hommes qui font les derniers efforts pour recouvrer la liberté. Tous les habiles chefs de partis empêchent alors que leurs plaies ne fe cicatrifent avant la confommation de ce grand ouvrage. La politique exige qu’on les laifîe faigner ^ afin que 1 q dépit & ranimofivté « ( 124 L’AN DEUX MILLE n’ayent pas le temps de fe rallentir. L’unîoiî de force , l’égalité de fentiment dépendent d une forte de pitié communicative, qui n’agit jamais plus efficacement fur l’homme , que lorfqu il partage un péril avec plufieurs autres* voila notre hiftoire en peu de mots 3 & elle n’eft pas fort ancienne. Guiie , Cromwel , Guillaume de Nafîau , les chefs des Infurgens avoient tellement dilpofe 1 efprit des peuples , qu’ils ne pou- voient pas eux-memes leur parler de ré- conciliation. Le feul mot de trêve , les auroit fait traiter de perfides 5 à peine auroient- lis pu échapper à la fureur populaire. Les Efpagnols parurent aux Bataves irrités, pire que les Turcs & les Maures. Les libé- rateurs de la Hollande n’auroient pas pu calmer les efprits , ni les approcher de ces anciens miaîtres des Pays-Bas. Les Hollandois auroient mieux aimé être fubmergés dans les eaux de l’océan , que de s’unir à cette nation riche & orgueil leufe. O Si au commencement d’une révolte , les premières batailles commencent dans les Quatre cent quarante. 125 rues & dans les culs-de-fac , n’cn augurez pas pour cela une guerre foible ou ridicule. La fronde a failli d’aller plus loin que la ligue. La force des fentimens qui animent tous les citoyens , leur font fiire des progrès rapides. L’union helvétique, l’union d’Utreclit^ l’expulfion du Roi d’Angleterre, la confé- dération Américaine furent l’ouvrage d’un inftant. Moins ces grands coups font médités , plus l’explofion en eft prompte & terrible. Un peuple fe révolte quelquefois , ainfi qu’une armée fe débande. Un outrage fait à la conftitution nationale, & quelquefois une injure grave envers un citoyen , em- porte tous les efprits du coté de l’indépen- dance j & le monarque qui fait cabrer un peuple , efi: un écuyer que le courfier jete à bas. Ajoutez qu’un peuple qui fait elFort pour s’acheminer à la république , intéreffe néceiïàirement , & que fes voifins font des vœux pour lui. Il n’y a pas enfin , jufqu’aux fouverains qui n’aiment mieux avoir dans leur voifinage , une république , qu’une monarchie ; car ils font moins inquiétés par Jes états libres. îig VAN DEUX MlLtË Les plantes végètent le plus après xîéS orages ôl des coups de tonnerre ÿ ainfi les guerres civiles régénèrent une nation , & un peuple reçoit, par ces utiles fecouflès, une nouvelle vigueur. La fierté nationale fe réveille, Sc il ne faut qu’une derniere injure, pour développer , enfin , la fenfibilité d’une nation généreufe* Nous avons confervé là monarchie, niais limitée par des loix fixes * nous avons retenu le monarque , parce que c’eft une piece néceiïaire dans un gouvernement bien or-» donné, fur-tout quand la population eft nom-* breufe ; mais l’autorité dont il jouit ne va jamais au détriment de la nation. Maître du glaive , il peut l’armer extérieurement contre les ennemis de l’état , qu’il eft fpécialement chargé de reconnoître & de punir * mai* dans l’intérieur du royaume , il ne peut pas plus attenter à la liberté d’un citoyen , qu’un citoyen ne peut attenter au refpeél qui eft dû à fa légitime autorité. Les droits refpeclifs rigoureufement déterminés, empêchent le fujet de s’écarter de l’obéif- / QUATRE CENT QUARANTE. 127 fance & du devoir , & le monarque de placer fon caprice ou fon inimitié à la place des loix fondamentales , garanties par tous les tribunaux du royaume , qui élevent un meme cri dés que le droit public ou par- ticulier eft léfé. Cette falutaire contrainte confirme tout à la fois la dignité & les vertus de nos fou- verains ; on les honore , mais on n’a point peur d’eux 5 leur confcience eft en paix , parce que leur pouvoir eft réglé ; pouvant moins , ils obtiennent plus ; tantôt par l’amour des peuples , fi fécond en miracles , tantôt par la force de la raifon. Exempts des crimes que le defpotifme entraîne après lui , foit pour la fatisfaâion d’un orgueil momentané , foit pour un intérêt aveugle , leur régné eft tranquille y en ce qu’il n’eft pas arbitraire ' & fongeant , devant la raifon univerfelle des nations , qu’ils font des hom- mes, commandant à des hommes, ils ne fe per- dent, ni dans la vieille logomachie d’une politique tortueufe , ni dans le délire féroce d’un abus de pouvoir ; ils fe regardent comme iiS PAN DEUX MILLE les amis de la nation qu’ils ont l’honneur d® gouverner , ■& le moindre füjef qui leur cnQ,fois jufie à mon egard , car tu n’efl puijjant que pour cela, leur rappelle le pade focial , le jugement de la poftérité , l’intérêt de leur gloire & de leur propre sûreté. Nous avons retenu la monarchie Iiérédi-- taire , en réglant Tordre de la fuccefïîon à la couronne par le droit de la naiflance , en faveur du mâle aîné de la branche aînée [d). Cette loi antique & fage prévient {a') Il eû de certaines chofes dans la politique ou Ton ne doit pas confulter purement la rai- fon. La raifon ne dit-elle pas que la couronne devroit être la récompenfe du mérite ? Eh bien , ce qui eft admirable dans la théorie , feroit dé-- teflable dans la pratique. Les principes établis par la raifon , prodiiiroient un effet tout con- traire à celui qu’elle en attendroit. La couronne feroit difputée les armes à la main ; les guerres civiles déchireroient le fein de l’état; & cette couronne éleclive feroit, ou le prix du vain- queur , ou le fruit de l’intrigue , ou même elle feroit vendue au plus offrant. L’ambition & I •VVl iwGlIi I iUitM.Va6iw5 QUATRE CENT QUARANTE, xn) S l’avenir tous troubles intérieurs , met la nation â l’abri de fe voir déchirée par dess i’intérêt font plus puiffans fur le cœur de Thom-t me que la vertu. Ce droit qu'a la fociété de fa donner un maître , eÜ donc fubordonné à l’expé- rience , loi éternellement vivante , qui fait voir que les couronnes éleélives n’ont pas affranchi les peuples des régnés foibles , mal- heureux , ni des troubles qu’ils craignent tant, fous les minorités. Les légiflateurs ne doivent point s’arrêter au mieux , parce qui! eh impratica -, ble , & combattu par des païïions qu’ils ne peuvent' domter. La politique , enfin , doit proportionner fa conduite à notre nature corrompue. La couron- ne pourroit être la récompenfe de la vertu , dans un état où les citoyens feroient tous affez ver- tueux pour couronner le mérite, gaffez redoutables^ à leurs voifins , pour n’en point recevoir la loi ; mais une pareille fociété n'exihe & n’exihera point. Ces loix fi pleines de fagelfe que Platon forme à fon gré dans fa république , ne font qu’un jeu de l’imagination ; on ne peut pas leur obéir, parce qu’elles femblent faites pour une efpece d’êtres fupérieurs à l’homme. Voyez la monarchie arihocratique des Polo- nois ; c’efl l’ancien gouvernement des barbares. 1^’eut'il pas été à fouha.iter^ pour le Ijonheiir de Tomsi i/4 1 • St- - /X y f.- -i' ‘-y . ■ ' Mm S- . s£v-, i' Î30 UAN DEUX MILLE faftions fanglantes , & attache à la patrie ime maifon qu’elle a volontairement élevée & qu’elle maintient de tout fon pouvoir. cette nation , qu’elle eût donné fa couronne à un prince qui eût pu la rendre héréditaire , &: fe fervir de la force que lui auroient donné fes autres états , pour repouffer les co~partageans qui l’ont mutilée & réduite à rimpuiffance de fe venger ? On diroit auïïi, fi Tonne confultoit que la raifon , que la multiplicité des petits états feroit favorable à la tranquillité îk au bonheur de Tef- pece humaine. L’expérience contredit le rai- fonnement , & prouve encore que les fociétés étendues font mieux organifées , pour que le fouverain puiffe faire fentir par-tout fon auto- rité , 6c réprimer un grand nombre d’abus. Les grandes Ibciétés font moins imparfaites que les petites ; elles ont moins d’ennemis , & plus de moyens pour les repouffer. Les diffé- rentes parties d’un vafle état s’entraident dans des teins de difette 6t de calamités. Plus le nombre des fociétés particulières eff grand , moins il y a de liens de fubordination dans le monde , & plus il y a d’attaques & de guerres. Les petits états ne font encore , ( s’il eft permis QUATRE CENT QUARANTE. 1 5 î Mais le fuccefleur eft tenu de fatisfaire » à tous les engagemens que fon prédécefl'eur de le dire ) , qu’une ébauche de la fociété ^ 8c cette fituation n’efî point la plus conforme à la nature humaine. Qu’efl-ce qu’un état renferme dans un étroit efpace, ou dans les murs d’une feule ville ? Les hommes touchent à l’anarcliie devant ces frêles & petits magiUrats , tantôt humbles , tantôt infolens. On ne fait à qui ap- partient l’autorité , tant elle eft fecouée en fens contraire. Que de maux ne coûta pas aux Grecs l’indé- pendance de toutes leurs villes , êc de combien de malheurs la France n’a-t-elle pas été délivrée de- puis que , réunie fous une même puiffance , cette foule d’anciens ariflocrates ne fe font plus la guerre en ravageant tour-à-tour fes provinces ^ / fes villes 8\ fes bourgs ? Si toute l’Europe ne formoit qu’un feul corps politique , elle auroit évidemment une plus grande fomme de liberté , de paix &: de bonheur. Mais puifque les paflions humaines s’oppofent à ce vafle St heureux fyflême , concluons , malgré le raifonnemenr & d’après l’hifloire , qu’il n’y a rien de fi orageux que les petits états , & que les défordres particuliers y font infiniment plus grands que dans les grandes fuciétés , cax i ^ X. ^ rj2 VAN DEUX MILLE aiiroit pu prendre , à moins qu’il n’en foît folemneüement dégagé par l’ailemblée des états généraux ; car ces engagemens ayant fl un gouvernement doit affurer deux chofes , le bonheur des citoyens au dedans , & fa fûreté au dehors contre l’ambition de fes^voifins, il eü manifefle qu’une domination reiïerrée dans d'étroites bornes , manque de reiïburces contre plufieurs pertes confécutives ; que , toujours in- quiété , la nécelïité confiante où elle fe trouve de remédier à fa foibleffe par une foule de précau- tions journalières , met fit fortune fur le point de fuccomber , foit d’après fes débats inteflins, foit d’après l’audace de fes ennemis , voifins habiles à calculer la faute qu’elle peut commettre , ou contre fa difcipline , ou contre fes mœurs.' Elle efl perpétuellement obligée de s’étayer d’une puifiance qui ne manque pas ( tout en la dédai-. gnant) de lui faire payer fa proteclion. Mais ce qu’il y a de plus funefle, c’efi que l’ariflocratie infolente ^ a fon fiege immortel clans les petits états , &; qu’ils ne peuvent fe fauver de cette honte, même dans les bras du. gouvernement monarchique. Les petits états refù tent expofés aux révolutions ruineufes qu’en- fante la démocratie au défefpoir. Voilà la ven-» geance j Riais qui ne îarde pas, à retomber fur 'v. -v ". *' V QUATRE CENT QUARANTE. 1 3 3 ■contribué , foit i la puifïance de Pétat , foit à la dignité de la couronne , le nionarcjue héritier ne pourroit , fans s’écarter des réglés les plus exafles de la juftice , faire avorter la parole royale , faite fans antre examen , pour captiver la confiance publique, & pour repréfenter la bafe facrée des loix & des conventions humaines. Nous avons confervé le gouvernement O monarchique que nous avons fondu avec les formes les plus précieufes de la république , parce qu’il a l’avantage de ne point tomber comme les républiques fans chefs dans les langueurs de la vieilîeue. I! écarte en même- temps 5 les loix d’un prince étranger j de forte que la nation ne change point fon génie. Nous en avons vu les bons effets. Si notre gouvernement s’affoiblit , il eft tout d’un coup remué par un nouveau fouverain qui offre un caraéiere toutdiffi^rent de celui de fon prédéceffeur , & la nation ranimée prend la vertu qu’il veut Im donner. Toutes les pertes alors lont réparées : tout eft révivifié dans I 3 13^ L’AN DEUX MILLS un court efpace ; ce qui n’appartient pa^ à la république fans monarque , en ce qu’elle voit fti décadence fans y trouver d’autre remede qu’une loquacité patriotique , mais infufîifante. La monarchie par fa nature , fur-tout loriqu’elle admet quelque heureux mélange des autres goiivernemens , n’efl: fii jette qu’à des m^alacics paffageres , & elle rétablit d’elle^ meme fon courage & fes principes. Votre Henri IV , répara en peu d’années tous les défordres que la guerre civile avoit pro- duit fous le régné de fes prédéceffeurs. Quand une république elT: une fois corrom- pue , le mal empire , toutes les cabales , toutes les fadions transforment la politique en une vile chicane ; il faut que cette répu- blique 5 divifée dans toutes fes parties , faute d’un point central , tombe & périfTe pour peu que l’ambition & l’intérêt profite de fes défordres ; ainfi la méchanceté & la folie des hommes ^ ne permettent pas tou- jours de réduire en pratique les loix qui paroiflent les plus fages dans la théorie. QUATRE CENT QUARANTE. 134 Si un monarque fi redouté des republiq^^cs imparfaites , eft un grand homme , quelle force , quel éclat pour la nation qu il goi Verne ! Toutes Tes qualités héroïques lui ap- partiennent en propre , il peut les déployer en tout fens 5 il n’a plus à lutter , comme dans les républiques , avec les petites & mi- férables pallions qui régnent impérieufement fur la multitude , & qui obfcurcifiTent toutes fes idées. Il frappe au but utile & grand fans être détourné dans fon noble fort. Son aénie différent de celui de fes ancêfres , O fe plie au nouveau befoin de la conftitution. Sa place lui commande la vigilance la plus attentive , & il fent le premier & plus vive- ment que tout autre , toute injure faite à la nation. C’étoit là la vertu , la feule vertu de votre Louis XIV. Si le prince n’einbrafîe pas à la fois toutes les parties de l’état , il en affectionne du moins quelques-unes d’une maniéré particulière ; en corrigeant les abus d’une de ces parties de l’état , il travaille indiredement au progrès des autres : & fi fon régné n’eff pas tout-à-fait glorieux , If I 13 ^ L’AN DEUX MILLE il eft au moins utile. Il prépare le fuccès ^ grandeur d’un régné fuivant. C eft par le génie différent des princes qui fe fuccedent , qu’un état parvient à faire fleurir fuccefîivement toutes fes parties , comme la guerre , la juftice , la marine , le commerce , les finances , les arts. Ces princes couronnés , plus ou moins jaloux de figurer fur le trône , & d’envoyer à la poftérité des noms honorés , font très-propres à fa- \oiîfer 1 amélioration d un étatj & d’une maniéré rapide. Puis un prince placé fur un trône qui lie plus intimement les fujets aux fouverains , & le fouverain à fes fujets, n eft-il pas interefte a veiller fpécialement au bien de fon royaume , lorfqu’il de- vient 3 pour ainfi dire , le patrimoine de fon his ? Les fentimens de la nature & du fang , fuppléent à ceux de la politique , ou plutôt fe confondent & fe foutiennent mu- tuellement, Le prince dont le régné eft un peu foible , en impofe encore par la réputa- tion de fes ancêtres ; & quand le peuple n’eft pas abfolument fatisfait, il concok 4 / ■ '• ' li';- V -y';. <)UÂTRE CENT QÜARANTE. 1 3 ;^ Une plus grande efpérance de fa pofteritc. 3 La république ians chef n aura jamais dans fon fein , ce reflbrt durable & puiflant qui régénéré les cliofes , qui commande aux orages naifîans ^ & qui empêche que les droits de chaque ordre de l’état ne deviennent litigieux & bientôt oppofés. Que falloit~il donc ôter à la monarchie ? Sa pente au defpotifme , afin qu’elle ne fût point dans la cruelle & dangereufe né- cefiité de craindre , ou le courage , ou les lumières, ou les vertus des bons citoyens. Il falloit lui donner un frein contre fes propres écarts , afin qu’elle fût conftam- ment chérie & refpeâée , lorfqu’on ne ver- roit que fa majefté douce & fon autorité utile , propres fur-tout aux grandes & géné- reufes entreprifes. Sôus cet afpeef , la monarchie refondue , ô: n’ofFrant que des proportions nobles , parut le gouvernement le mieux combiné , pour veiller à ce que les hommes toujours prçts à abufer des meilleures loix , n’im- mclafTent point à des paffions tumultuenfes ^ 4 ■ DEUX mille l’ordre politique dont la bafe exige un fur^' veillant doué d’une force prompte & coerci- tive , des que le cas l’exige. Ce cas a été prevu par la loi, & l’épée du foiiveraîn T)€ peut plus percer que l’ennemi de l’état» \ QUATRE CENT QUARANTE. 1 35’ iffcS— =5^=====^*======^=^ ' CHAPITRE LXXIV. Confornmations des grandes villes: UB vous étiez barbares , que vous étiez petits dans vos idées fur l’impôt ! il y avoit des impofîtions fans nombre à l’entrée des villes du royraime ftir toutes les différentes e'^^eces de confommation. Elles etoient dé- guifées fous toute forte de noms & de formes. Toutes , à beaucoup près , n’étoient pas perçues pour le compte de l’état , & l’argent n’en fortoit pas moins de la poche cîes fujets j & comme les impofitions étoient trop fortes, à bien des égards , il en réfultoit une contre- bande énorme ; parce que l’efpoir du gain étoit plus vif que la crainte des galeres; Il falloit des armées de commis , des cachots , des fers , des chambres ardentes , des juges iniques , & tout l’appareil des fupplices contre un crime imaginaire 5 & comme la çcnfçiençe fe foulevoit devant ces loi^ i ^40 L’AN DEUX MILLE aroitraîres , la contrebande bravoit le danger & ne voyoit que le profit. Les frais immenfes qu’occafionnoient les contrebandiers ^ étoient prélevés aux dépens des peuples , & n’enrichifioient point les coffres de 1 état. On peuploit les galeres , mais le monarque n’en ctoit pas plus riche. Les objets de confommation des grandes villes, venant â renchérir trop confidéra--' blement par 1 exces des impôts , il arriva que les confommateurs confbmmerent d’autant moins. Alors les hommes de la campagne, qui cultivent , préparent & apportent dans les villes tous les objets de confommation, n ayant plus de débouchés pour les produits de leur travail , manquèrent d’ouvrap^e ^ tombèrent dans la mifere , & il leur fut impoffible de payer les mêmes impofitions qu ils auroient fupportées fans peine , fi des impôts plus modérés euffent confervé un débouche facile à leurs denrées , & au pro- duit de leur induftrie. Nous avons réformé cette maLadrefie ' extrême & cette abfurdité palpable : nous QUATRE CENT QU AR ANTE. 1 4 i nous lommes attachés à fournir à tous les citoyens d’abonclans moyens de fubfiffancc , afin qu’ils puifTent confommer davantage ; car s’ils ne confominent rien , ou peu de chofes, ils n’acheteront rien ; & fi la terre n’eft pas cultivée avec un foin tout parti- culier, & une grande fomme d’intelligence,' elle ne produira point fiîffifamment , & le commerce langiiilFant ne donnera aucune aelivité à la circulation. Or, c’ell une cir- culation aâive qui diminue le poids d’une impofition , & qui le rend infenfible & léger. Vos déteftables fermiers vouloient impo- fer fur tout * ils n’étoient retenus par au- cune confidération : à force d’argent , de rufes& de crédit, ils en exîorquoient le droit, parce que , pourvu que les profits du bail fufîént confidérables , que leur impOrtoit le refte , ainfi que le bonheur de la nation ? Une adminiüration éclairée a penfé diffé- remment ; elle a promené fes regards fur le paffé : & elle a fenti combien il étoit né- cefî'aire d’apporter de prompts changemens dans le fyftéme deftruéleur de la finance. U. ïÆ-] -mm 'i4i L’AN DEUX MILLÉ Elle a compris fans efforts , qu’en fe detôf J minant à faire des facrifices fur le revenu ^ elle s’en uédommageroit amplement dans raugrnentatlon des confommations en tout genre , réfultantes des fortunes particulières ^ qui ne manqueroient pas de s’élever par les fuites d’un commerce bien entendu y & protégé avec intelligence. Et quel eft le commerce le plus avan>* tageux , le plus défirable ? C’eft celui qui multiplie à l’infini les moyens de fubfiftance : c’efl: ce commerce excellent dans fes effets , qui employé le plus grand nombre de bras , & qui nourrit par conféquent , en travaillant la terre , un plus grand nombre d’individus. Mais il n’y a rien de fi bas , de fi cruel ^ de fi plat qu’un fyfiéme financier * il coupe tout , il dévore tout. Les gens de finance plaifent aux minifoes qui craignent le tra- vail &: qui aimient l’argent ; â ces minifires ineptes qui ne cherchent, pour fe tirer d’affiire , que des palliatifs momentanés , & qui vous clifent effrontément cjue telle nation eft inruinable. Quand les gens de V - QUATRE CENT QUARANTE. 143' nnance ont malheureufement pris une trop grande influence dans les affaires d’une na-. tion , ils la bourlbufîlent ,& une opulence fac- tice cache & déguife fes^ plaies & fes cica- trices honteufes j mais bientôt les chaumières des campagnes , qui tombent en ruine , & les haillons de la mifere qui couvrent un peuple entier, difent que là où régné le fyftéme financier , il n’y a plus d’aifance * & que la vie des campagnes difparoît devant leur avide férocité. Notre premier foin fut d’attaquer cette vermine rongeante, très- difficile à détruire , & qui avoit fait un m,al incalculable ; mais la fertilité du fol de la France & la nature du climat, ces dons îneftimables de la bonne providence, ont réparé peu à peu les anciens défaflres. Le commerce des denrees ayant repris une haute faveur fur tous les autres objets de commerce , l’heureufe France produifant une infinité de chofes utiles & agréables, dont les autres nations font privées , nos vins nos^ eaux-de-vie , nos fels , nos huiles , nos grains , ont augmente dans le royaume le ^44 L’AN DEUX MÏLLE nombre des moyens de fubfiftance, en oc^ ciipant un plus grand nombre d’hommes; Le commerce débarraffé des formes ri- goureufes &: infupportables des aides , fut par-tout triomphant, & rien ne s’oppofa à la perfeâion dans la culture de la vigne & dans la préparation des vins & eaux«^ de-vie. La richefle naturelle de la France , l’induftrie de fes habitans & fa fituation avantageufe fur le globe , furent plus fortes enfin , que la mal-adrefïe & l’ignorance de fes anciens adminiftraîeurs. Ils n’avoient pu détruire de fond en comble tant d’avantages précieux , ils poufTerent de nouvelles racines. Le commerce qui fait vivre le plus grand nombre d’individus , fut celui qui mérita la préférence , ce fut aufîi fur lui que le gou-* vernement françois porta fa principale at- tention. Les financiers expulfés , qui ne raifonnoient que d’après leur maniéré ty- rannique & âpre d’envifager les chofes & d’opérer, ne s’oppoferent plus au bon fuc- cès des commerces de denrée & d’exporta-< don , communs entre les hommes qui s’y adonnent ^ QUATRE CENT QUARANTE. £45 idonnent ; car les uns ne peuvent profpi-- *er 5 que les autres ne profperent aufîi. Ce grand commerce multipliant les moyens le fiibüftance , les ouvriers fe nourrirent nieux ; ils partatrerent avec les cultivateurs eiirs lliccès J de meme que les cultivateurs jagnant davantage , & le vétiffant mieux , endirent aux manufadiîres une partie du )rolît de leur culture , que le g-rand débit end plus indiiltrieufe & mieux entendue. Jne infinité d’individus qui manqiioient de out , & qui ne bu voient que de Teau ^ dirent du vin; ils furent plus forts & plus jais ; & cet axiome fut démontré fans ré- )îique, que les intérêts de l’état &; ceux les lliiets font tellement inféparables , u’il n’en peut arriver à l’im ou aux autres , ucuns bons ou mauvais fuccês , qu’â l’inf-^ ant l’un ou les autres ne s’en reflèntent , & u’ils n’en partagent également l’événementi Tome IIL K '---Tii 'i !%^6 L’AN BEUX MîLLE ■_.i : ji. / -i ~ . ~ . :. , ' i s* — ' . ' : — t=rrT:r=:eï==::^ j::: rTr‘r*^ ’q ^ CHAPITRE LXXV. Luxe. C>E peuple avoit dû luxe ; on l’a dû voir dans le cours de mon récit * mais expliquons- nous fur ce mot luxe ^ fi compliqué & fi mal interprété. On a beau exagérer les malheurs qui accompagnent le luxe , l’homme efl: plus heureux dans les fociétés ou il brille. Les arts de décoration annoncoient ici la culture des arts nécefiaires : les arts fuperfliis difoient que les aifances & les voluptés de la vie avoient accru la puifïance & le bonheur de ce peuple. Le partage inégal efi: nécefL faire j mais lorfque la longue culture des arts a donné la fubfiftance à tous , s’il eft encore des indigens , ils font foulagés. Les richefles nationales diminuent les défordres d’une légiilation imparfaite , bien lo^n de les augmenter. Les biens de la clafie opulente arrofent )a partie indigente. Si elle fouffre '■'i QUATRE CENT QUARANTE. i,t^ de plufieurs privations, on peut dire qldellG aiiroit beaucoup plus foulFert dans un autre fiecle. Ici !a voix univerfelle demande le foulagement du peuple dès qu’il fe plaint , & le peuple eft foulage. L’adminiftration de- vient toujours plus attentive, quand une foule d’obfervateurs examinent les mouvemens. On a fait une peinture énergique des» maux du luxe , qui n’étoit parmi vous que le réfultat d’une horrible inégalité des fortunes ; mais parmi nous le luxe eft com- modité , jouiflances prefque générales ; pat ce moyen il guérit les bleftures qu’il faitJ Il eft fans doute des calamités qui font ab- folument indépendantes des loix , & que nous tenons des rigueurs de la nature. Jamais une fociété nombreufe , quoiqu’elle fafle , ne pourra lancer une félicité égale fur tous les individus ; il y aura toujours une clafie d’hommes moins fortunés. Alléger leurs O privations , les en confoler , voilà tout ce qu’il eft permis à la politique de faire , car elle ne peut pas changer la condition de l’homme. On demande aux loix le bonheux K 2 / 148 L’AN DEUX MILLE focial , également répandu fur tous les citoyens 5 les loix peuvent beaucoup , mais elles ne fauroient opérer des chofes coru. tmdicloires. Les jouiflances/ des riches afTurent parmi nous les jouiflances des pauvres ; c’efî- à-dire de ceux qui n’ont pas les mêmes moyens pour appeller autour d’eux certaines aifances , mais qui ne manquent jamais du néceffairc. Cette table où régné le fiiperdu fe débordera nécellairement : tous ces mets feront mangés ’ ces meubles , dès qu’ils auront perdu leur éclat , defcendron$ ,dans les clalTes fubalternes. Toutes les créar- jtions du luxe circuleront & pafleront de mains en miains. Les commodités de la vie fuivent les rafEnemens des artiftes * tous ces meubles feront occupés , rien ne fera perdu* C’eft au milieu des délices du luxe que naifient les idées les plus faines ; pourquoi i C’eft qu’il y a une réadion perpétuelle & cachée entre toutes les connoifiances , Sc qu’il eft impoffibîe de perfedionner un art fans que toutes les connoifRinces hi\.m.ainçs QUATRE CENT QUARANTE. 149 ne s’en refFentent plus ou moins. La félicité nationale dépend de la félicité de pliifieurs particuliers ; il faut qu’ils jouiflent pour qu’ils apprennent â faire jouir leurs femblables. Faites difparoître ces avanta;:^cs particuliers de la civiiifîtion , la totalité des individus lera plus pauvre plus malheiireufe. Si 1 on y prend garde , il eft impolTible que riiomme joiiifîè feul * il faut qu’une partie de fes jou illances reflue nécefîairement fur ce qui ell autour de lui * & voilà ce qui nous efl: arrivé. Notre luxe eft raifonné ; A il rf appartient point à l’orgueil, au fa fie , au mdérable plaifir de la repréfentation * il tient aux commodités de la vie : notre !uxe n’eit pas coûteux ; il ne s’égare pas au-delà des jouifïànces réelles ; & comme ce n’eft pas la faniaifie qui ordonne fes formes , toutes font pour l’aifance publique^ ce qui met peu de dirrerence entre les pîaifirs des citoyens , parce que tous peuvent ifpirer à ces jouiffances , qui font devenues Faciles & qui n’en font pas moins fines & délicates ; tout dépend de la perfection des UAN DEUX MILLE arts J lorfqu’Üs nous ont préparé des voluptés innocentes , tout le monde en jouit à peu de frais \ & quand Fliomme jouit ( nous ne difons pas quand il abufe ) il eft nécef* fairement meilleur. Notre caraftere national nous porte à nous occuper davantage du préfent que de La venir : de tous tems les François ont aimé à jouir; ils ne refTemblent pas à ces triPfes fpéculateurs que la mort furprend au milieu de leurs inutiles économies ; or , plus les jouifiTances réelles font faciles & multipliées , plus elles détruilent les fantaifies bîfarres & le luxe d’opinion , & moins le revenu eft léfé ; parce que ce qui tient à Finduftrie nationale , fe paye à la nation , & par conféquent ne ruine perfonne j vu la îéaâion perpétuelle des fortunes. N SHH^nMKâiaOMlÉiâatMiB^'' < ' QUATRE CENT QUARANTE, i j i x feT' I ■-■ — --~~- Tsevsm= =^ = ^' " ■.•» CHAPITRE LXXVI. De certains nobles. i.v Ji Aïs le plus beau triomphe politique que nous avons obtenu , c’eft de nous être délivré peu à peu de cette noblelTe altiere & dévorante , qui dans votre fiecle avoit accaparé l’honneur, lequel doit être le partage de tous les citoyens. Nous connoifTons la noblefie des ^enti- mens ou des penfées , celle des difcoiirs , celle des avions , fiir-tout la noblelîè de caractère 5 mais quant à la nohleffc de par- chemin , quant à ces hommes hautains & parefieux qui venoient vous dire : j’ai tant de quartiers , nous les avons répudiés. Ne vous difoient-üs pas encore, avec une afi'urance hardie, les premiers emplois, les premières charges , les premières difîinc- tions nous appartiennent excluUvement les revenus de la monarchie font à nous * car Iv 4 lya L’AN DEUX MILLS nous fommes bien au - deiras des auti’es citoyens j ils ont beau fervir ou honorer la parrie , ils doivent relier dans un rang fu- V'dlterne 5 c’eft un peuple vulgaire , en com- paraifon de nous autres nobles. Nous ne faifons rien , il efl vrai , mais telle eft notre glorieufe prérogative. Nous affiftons une fois dans notre vie à une bataille , nous faifons , quand cela nous plaît , deux ou trois campagnes , & nous voilà faits 5 dés~!ors > pour tout obtenir. On ne doit rien nous refufer , & la roture qui a verfé fon fang a grands flots ne doit pas fe trouver fur notre paflkge , parce qu’elle a été pétrie d’un limon tout différent. Tous ces rotu- riers font nés pour être marqués de notre mépris , & ces vilains doivent obéir à nos volontés , fournir à nos befoins & fatisfaire nos caprices. Oftenfés de cet orgueil qui portoit réelle- ment à faux, voyant que ces nobles, bouffis de leurs privilèges , avoienî Finhumanité d’avilir des êtres femblables à eux , nous frappâmes du dernier coup ces petits tyrans ^ dont t QUATRE CENT QU AT ANTE, i $ 5 fblence avoit juftement indigné les autres ordres de l’état. Ce mépris injufle fut puni d’un mépris jufte 5 on leur ota ces prérogatives qui ne leurs avoient été accordées que pour les attacher étroitement à la patrie , & non pour s’efforcer d’avilir un grand nombre de fiijets dont le courage & les talcns pouvoient lui devenir utiles. Y avoit-il au monde quelque chofe de plus ridicule que ce dédain affeclé ? Et quoi de plus inéquitable que d’appuyer une exif' tence fans mérite fur la vertu ou fur l’iieu-" reufe fortune de fes ancêtres ? Ainfi cette race d’hommes orfnieilîcux O qui croy oient fe déshonorer de commu- niquer avec des roturiers qui , abufant de quelques droits honteux attachés à leurs fiefs , auroient voulu réduire , ou perpétuer dans Fefeiavage , des hommes utiles & laborieux , nous parurent des éixes foibles , ingrats , vicieux ^ pervers , mauvais & dangereux citoyens , ennemis de leurs femblablcs , ôc nous les traitâmes comme tels» L’AN DEUX MILLE Leurs vices groflîs encore par une vanité impertinente , furent mis en évidence , & tout^ le monde vit à nu leur déplorable iylleme , qui tendoit à méprifer tout ce qui n étoit pas eux , à pofîeder toutes les grâces , & à refufer aux autres le tribut d’eftime qui leur étoit du. Ces nobles firent horreur y & leur fyfiéme fut bientv't ruiné par ceux qui , confultant la laifon & i interet de l’état, s’enflammèrent d une indignation légitime devant des hommes qui exigeoient tout a la fois , les avantages de l’opulence , le refpeâ d’autrui , les dif. tinaions flatteufes , fans qu’on fçut ce qu’ils rendoient , ou ce qu’ils vouloient rendre au peuple & a la patrie pour cette confidération excliifive & perfonnelle. Ils eurent beau nous étaler leurs titres , oc les aicliives vraies ou menfongeres de leur antique & ftérile vanité , accoutumés à n’elîî- mer les chofes que ce qu’elles valent vérita- blement , occupés des citoyens généreux qui P ou voient faire notre gloire ou notre profpérité ^ nous brifames avec joie & d’un QUATRE CENT QUARANTE, i $ 5 Dmmun accord , cette difproportion qu oit réjngé condamnable & contagieux avoit tablie. Nous le jugeâmes , ce préjugé , défa- antageux à la patrie , fâcheux & incommode ans la fociété , frivole dans fon principe , luilîble à la vraie vertu , & devant etre â amais effacé dans un gouvernement où la rénérofité , le dérintéreffement , l’indépen- lance de l’ame , l’égalité de caradere , étoient )ar excellence les vertus nobles. Il nous^fembla que la bonté de 1 homme y nhérente à fa nature , exigeoit qu’on prof- :rivit hautement des infenfés , qui n’appel- [oient de belles adions ques les leurs , & dont les cœurs paîtris d’injnftice & d’arro- gance n’admettoieiit aucune vertu , aucune dignité perfonnelle dans ce qu’ils appelloient la roture. Médians dans leur libre ofFenfive , cruels à la cIiafTe , oppreffeurs dans les tribunaux , fuperbement dédaigneux dans nos foyers , ils n’avoient confervé que des préjugés barbares , enfans des fiecles de férocité * nrodigues de flatteries bafles envers les A ^ w*' ■ if L’an deux mille difpeni:iteurs des grâces , qu’ils afTiegeoîent les mains ouvertes & infatiables, ils étoient in- jurieux & mordans ddsque leur dérailbnnabla amour-propre étoit légèrement ofFenfé {a), ‘ _ _ . ^ _ «Kl i i-rw i m (æ) Un gouverneur faifoit fon entrée avec fes gardes , fes carrolTes dorés , & tout Téta- Jage qui feit dépenfer en un jour le revenu d’una année. Le gouverneur fembloit ce jour-là le roi de la cité. Un beau repas l’attendoit à l’hôtel de Vi e, & I on fait ce qu’efl un repas ordonné par des écnevins. Il jettoit , félon l’ufàge , pen- dant fa marche & à certains intervalles , quel- ques pièces de monnoie , & toute la populace de courir , d environner fes équipages , de hurler , vive Monfeigneur. Avoit-il prodigué fes lar- geffes ^ dans un carrefour , ce peuple avide fe precipitoit dans de petites rues , pourfe retrouveit a un autre carrefour, où la main du gouverneur devoit s’ouvrir encore. Un courtifan qui étoit à une fenêtre , difoit : voj^ez cette vile canaille cou- verte de fange & de fueur^ elle-fe roule dans la houe , en rifque de fe faire eftropier pour rarâaffer des pièces de douze fous. Voyez ces malheu- reux ! Ils ont 1 œil en feu , le vifage enfanglanté , les mains noires, & ils fe déchirent entr’eux à qui ramallera ce qu’on leur jette. Sont-ce là des liomiBes? Le foir même le courtifan, lui QUATRE CENT QUARANTE, i Ces hommes avoient imaginé qu’il n’y oit de la gloire que pour eux , & la patrie innée de leurs fatigantes prétentions , iitieme , courut en polie à la cour , & alla à challé avec le roi. Un gouvernement vaquoit , c’étoit à qui fignaleroit fon zele intérelïé, cour tilan , en voulant fuivre la chaffe , uba vingt fois dans des folTés , s’enfanglanta mains , fe froilla une jambe , & pour comble bonheur , un orage affreux étant furvenu , U tra au château , mouillé, percé jufqu’aux os, )eine reconnoiffable & dans un état peu diffé- t des poliffons qu’il avoit vu le matin. Au fou- ' il fit vingt menfonges , & calomnia pour dé- diter vingt de fes confrères , qui poduloient nme lui ce gouvernement , & les hiirlemens à t, il fit précifément autour du difpenfateur grâces, ce que cette canaille avoit fait au- r du carroffe. Mais nous demandons au lec- r fenfé , qui fait le métier le plus vil , du mal- reux affamé qui fe baiffe pour ramaffer la ^iir d’un pain , ou du riche , au-delius du )in , qui fait mille baffeffes & joue le rôle d’un ave pour avoir un peu plus d’or à dépenfer , : en favoir jouir ^ Comme aux yeux de la .ofophie tout cela redevient de niveau ! TAN DEUX MILLË demandoit ce qu’ils avoient fait pour élis que fes autres enfans n’euflent pas fait d’une maniéré bien plus défintéreffée. On les voyoit , ces hommes avides , fe précipiter fur tout ce qui pouvoit fatisfaire leur cupidité ^ frapper , renverfer autour d’eux * & la vertu lionteufe & timide n’ofoiî parler de fes fervices , & alloit fe cacher , tandis que leur nullité & leur arrogance marchoient tête levée. Nous ne nous fommes pas fournis à des idées aufli fauffes , auffi extravagantes ,, nous n’avons pas péché contre Vordre à co point. Comme l’eftime , les regards & la faveur des hommes font des biens véritables y nous les avons utés à ces anciens iifurpa-» teurs , pour les reporter fur des plébéiens farûiüarifés avec l’exercice journalier de leur devoir. Nous avons méprifé des hommes qui avoient ofé fi long*temps dédaigner leurs concitoyens. Ces nobles pleins d’eux-mêmes & vuides des autres , rentrèrent dans le néant dès qu’on fe fût accoutumé â ne rendre des honneurs qu’à ceux qui avoient perfonneî- QUATRE CENT QUARANTE. i < ^ ement fait honneur à l’état. L’oriTiieil criminel les nobles , parut bientôt dans tout fon jour * 1 étoit punillàble , il fut puni ; & comme il eé- jéncroit en pitoyable vanité , il fut encore ivré aux ris moqueurs. Des comédies bien diilofophiques firent jiifiice de cette fierté léplacée , de cette ofientation infoutenable , le cette arrogance infultante. Ces ballons en- lés creverent de rage & de dépit de s’étre vus lans un miroir fidele. Cet orgueil avoit été brcé de fe nourrir des erreurs & des foi- ilefies d’autrui • il périt , parce que de aines lumières apprirent à tous qu’un noble [ui n’ étoit que noble , étoit une médaille ouiilée , une médaille de cuivre fans valeur, [ui n étoit bonne à rien & qu’il ne failois las meme toucher. ï6o fAN DEUX MîttÉ ’; "rr !^%!^J^£XST rrr j Xs^ .-;’. "'i . ^■J' ■J. ■^'’■'' .!îlg^^ CHAPITRE LXXVIi. Refiauratiorié ^ OUS avons reftkué aux mots, ainfî qu’aux hommes , une dignité égale. Il n’y a point de condition vile & mépi ifable parmi nous, pour peu qu’elle contribue à rurihté publique. Il n’y a point non plus de mots réputés bas. Car fi les mots ne font autie chofe que les fignes repréfentatifs des idées ^ dés que les idées font neceflaires , 1 exprefo fion devient nécefl’aire. La convention avoit décidé que telle oii telle exprelfion feroit fiiblime, ou triviale. Une autre convention plus raîfonnable a décidé que Toreille ne feroit pas bleffée d’un fon plutôt que d’un autre. Les idées peuvent choquer , mais jamais les mots. Nous nous fonimes même amufés à compofer une langue, où tragédie fignifie farce y grandeur fctitejjc y huitre ’ grand fiiLtan y poéfie inutilné y médecin ignorant y &c. Il .QUATRE CÊNT QUARANTE. il n y a point de mots vils , comme il I y a point de citoyens réputés bas (^ 2 )* /orgueil de chaque citoyen eft ménagé. !'il y a inégalité dans les fortunes , elle ne affe point dans les mœurs , ni dans les lanieres. Un homme du peuple ^ quel U il Toit , n eft jamais humilié par le ton ^ II pi^emiei homme de la république. Point e fafte j ni de hauteur dans l’expreffion de homme en place* Tous les individus font 3ntenus a 1 extei. leur dans la modération * : paffé les afTemblées publiques , on a re-. rimé tout ce qui tendroit à annoncer de i différence entre les Hommes. Le pauvre a a conii-attie que la pauvreté ^ non ; mépris de fon femblable , mépris cent âs plus dur & plus infiipportable. Le der.. • er laboureur fe préfente hardiment avec requête devant les premiers magiftiats il eft fiîr d’étre écouté. Nous relpeftons (fl) Louis XIV, dit-on, n'a jamais adrefle parole feiemment à un roturier ; voilà de la andeiir ! TQaiÊ JÙ, L î^i L’AN- DEUX MILLE l’homme , afin qu’il fe refpeâe comme cî~ toyen , & qu’il ne s’avilifle point jufqu’à donner atteinte à des loix qui font fa tran- quillité. Comme tout citoyen a la permiffion d’avoir fon arfenal domeftique , d’après les formes républicaines que nous avons adoptées , il compte tellement fur la modération du gouvernement , qu’il n’ule point de fon pri^» vilege, qu’il croiroit faire injure à l’admis niftration , que d’avoir chez lui des armes. Il fait que fes remontrances feront écoutées avec attention , & pefées avec fageflè. Il eft dans une parfaite fécurité fur fes biens & fur la propriété de fa perlbnne. Dans les conditions civiles, les diftinc- tions dépendent de l’eftimation générale qui fait une efpece de îbi , & qui eft fondée fur la raifon la plus pure. Le roulier eft plus eftimé que l’ouvrier en modes ; l’agriculteur plus que le publicain ; car nous n’avons pas pu détruire cette plante paralite qui le mele aux moiflbns. Le bouvier eft plus confidéré que le cocher 5 le charpentier ^ plus que le QÜATRÊ CENT QUARANTE. fculpteur J l’arithméticien arpenteur , plus que le peintre 5 le manœuvre ^ plus que îe décorateur ^ le meclianicien j plus que ï’algébrifte^ le ferrurier , plus que le lapi- daire. Nous n’avoiîs jamais pu concevoir ce que vouloit dire parmi vous , immunités ecclé-^ fiajliques. Nous avons aboli de pareils ter- nies. Ceu‘x-qui partagent les droits & les avantages de la fociété , en doivent égale- ment partager les charges & les obligations ; îe refte eft pur fophifme. Des exemptions anciennement accordées, ne font que des exceptions faites pour être modifiées ; & elles font milles , abufives , révocables , quand elles deviennent contraires au droit naturel c eft-a-dire , lorfqu’elles ne procurent pas au lefle de la fociete un bien fiipérieiir au mal qu’elles peuvent faire a plufieurs de fes niembies, flir-tout lorfque ceux-ci portent le cote le plus lourd du fardeau des im- pôts 5 lequel , d apres le droit naturel ^ (droit impiefcriptible ) doit être également reparti. Ce qui eft évident. ( L % ■-rr— w— i6^ L’AN DEUX MILLE Nous chériflons la Religion , nous ret pectons infiniment fon culte , nous le croyons nécefiairc , utile , confolateur ; mais en vérité ce culte étoit cher , trop cher , exorbitammenfc cher. Jamais aucune nation fur le globe n’avoit payé avec tant de prodigalité fes cérémonies religieufes. Quoi , plus de trois cens mille miniftres fous diftérens titres & tous célibataires delfier voient les autels , priant Dieu pour vous en difant le bréviaire ! N’étoit-ce pas là un clergé nombreux ^ trop nombreux i Puis attribuer à ce clergé près de trois cens millions par an pour les prières & quelques exhortations ! Ne pouvoit-on pas réduire , fans ofFenfer Dieu ni la Religion , cette fomme prodigieule ? Nous 1 avons penfe ainfi en bons Chrétiens , & nous ne conce- vons pas par quel miracle une fi étonnante richelfe a pu relier fi long-tems dans un corps qui polTédoit , pour prier Dieu , un revenu prefque égal au tiers du produit total du territoire de la France. Les particuliers payoieat w ixnpôts ait QUATRE CENT QUARANTE. Monarque fix cens millions ; le clero-é venoit & prelevoit enfuite , trois cens millions én- viron. Nous eftimames que nous pouvioni» avoir des prélats à meilleur marché, & quoi- que les vertus ecciéfiafliques foient d\m prix ineffimaole , il ne falloit pas cependant ruiner l’éîat pour les pofTéder , parce qu api es tout , le ciel achevé lâ-haut leur récompenfe. Nous fçavions qu’au moindre mot de refoi me , le cierge jetteroit des clameurs hyperboliques * qu’il foutiendroit que la dixme etoit de droit divin , que les richeffes de l’églife appartenoient à faint Pierre , & que tout ce qui s’écarreroit de ce^ principes porteroit le damnable cara i.^ere du caîvinifme & de la philolbpliie. Nous le lai/îames batailler avec la naroîe ^ Sc nous fîmes la reforme qui deveuoit urgente * :ar avec cet incroyable revenu-, la clergé ^ au lieu de participer proportionnellement au Fardeau des charges publiques , avoit peine i Cionner en contingent réel deux millions :inq cens mille livres. ^S6 ‘ L’AN DEUX MILLE Une léfion aufli énorme des deniers publics appeîloit , certes , une reftauration qui fit grand bien au Royaume & foulagea la partie des cultivateurs qui payoient cette écraiante dixme , dont ils furent délivrés à jamais , & ils en bénirent Dieu fans fâcher St, Pierre. Votre clergé richijfime n’avoit point de dépenfes obligées. Donc il ne dut pas parois îre extraordinaire à la raifon publique & na^ lionale qu’on revînt un peu fur l’aveugle-^ ment des fieclcs d’ignorance , fur une elpece d’ufiirpation , fur l’ineptie généreufe de ces tons Gaulois nos aycux , qui féduits & trompés , s’étoient dépouillés fans fçavoir ce qufils faifoient , ni ce qu’ils préparoient de maux à leurs .defcendans , fans fonger à leurs befoins futurs , fans efîimer enfin le tort irréparable que les générations fuivantes alloient foufFrir. II appartenoit à la jufiice , aux lumières de la philofophie , à l’intérêt général , & à la dignité même de la religion qu’on fît rentrer dans des limites fages cette fcan^ ^ daleufe opulence ^ diftribuée encore fi inéga-^ ■' 5 ^ ■ ' QUx\TRE CENT QUARANTE. 167 ornent , & qui n’appartenoît pas aux curés es campagnes , à des pafteurs utiles , mais des évéques qui ne rétoient pas. C’efl: ce que nous avons fait ; & nous vons eu rapplaudiffement des nations voi- nés. Les états généraux afiemblés ont fournis 2t ordre de citoyens à un régime nouveau , : ils conviennent aiijourd’hui qu’on a fa- ement agi , & que la profpérité de la France 'oit intére/Tée à cette reflauration. Le tiers-état nous a bien fécondés dans ïtte utile opération. Il s’étoit rétabli dans rang qui lui appartenoit ; il avoit fait Mvvq des droits antiques & non moins lifonnables , que l’ambition , ^ingratitude l’ignorance avoient éteints , mais que la iture a rendu imprefcriptibles. Le tiers-état y vous le favez , avoit figuré ms les affemblées nationales ; il a repris place y & cette claflè a 1 lionneur ^ comme itrefois , d’étre la première à dire fon ntiment dans l’affemblée des états ( ^ ; ^ /O» (if) Les preiïiiers teins de* notre hidoire font L ^ ï58 TAH DEU?î MILLE & qvii peut mieux c;ae U turS’-état connoîtra îes facultés d’une proyince ; déterminer la remplis de ces dictes .. de çes anemblêes générales de la nation freniçoiie, y leur grande auto- rité. C ed dans ces aiierûblées au^iilies qu’on iaifoît de nouvelles ..oix , c u’on délibéioit de lar guerre & de la paix , g 'ncrale uient de tout ee qui intérelioit l’état. C’éioit e^coi'e dans ces dictes qu on nxo't le jour remiers .ems '' le porter fur un. fàvois / c’cR-Vdire tor un jDGucIier, On fit dans la fuite plus de cérémonies : on plaça le mo- narque lur un trône à la vue de tout le monde ; mais le trône ,, ou fiege royal , n’avoit ni bras , ni doiïier , comme pour apprendre au nouveau roi qu’il devait fe foutenir lui-même & ne s’appuyer fur perfonne. Les dictes , rcriflamme, les tournois , l’ancienne chevalerie , tout cela a difparu ; mais les redes du gouvernement féodal nous tourmenre encore, L’autorité du monarque ne nous a pas entièrement affranchis des or- gueilleufes prétentions de la nobleffe. Quand on fonge que notre gcuvenienicnî fort de la même fûurce que le gouvernement angîois, qu’un de rois a figné la grande chartre y fi précieufe * • ■ . V. . - • 'l. l QUATRE CENT QUARANTE. 169 quantité d’impofitions qu’elle cft en état de fupporter , les repartir avec plus d’égalité , veiller à la contlruélion ou a 1 entretien des chemins publics , fi néccfTaire*^ pour le dé- bouché de toute lorte de denrées , propofcr de rendre fes rivières plus guéablcs pour faciliter une plus g"*ande communication , • parler enfin avec ^lus de force pour ce qui efl: le plus utile. Nous avons aufii notre chambre des com- munes * c’efe toujours celle do^nt les reflorts patriotique: donnent plus de mouvement aux affaires de l’état , dont les délibérations réunies , font le pL^s de poids & difpofent mieux la nation à Suivre fes réfolütions. Le peuple travailleur efl: plus utile à un état que ceux qui vivent dans l’oifiveté. On peut dire qu’il a aufii les idées les plus faines. Il va droit au but en prenant pour à la nation anglcife , comme la bafe de fes droits & de fa liberté, on voudroit faifir le fil des événemens politiques , qui conduifent les peuples à des réfui tats fi différons. I ijû J^’AN DEUX MILLE bafe 1 utilité publique. Ses lumières font fùres, parce qu’elles ne dégénèrent point en fîneffe , & ils difent aux nobles ; vous nt vous trompe?^ plus comme vos ancêtres en pré- tendant a deux chojes aujji oppojees entr^ elles ,• auplaifir de la parefe ù à la récom- penfe de la vertu. La patrie nous a honorés en nous rendant nos droits à V honneur , qui Jèmbloit n etre injiitué que pour vous ; & nous pouvons aujourd'hui conquérir y par nos travaux y la gloire qui accompagne In vertu ; parce qu'on ne peut y au fond , ni la donner, ni la recevoir y & qu'il faut la compofer foi-même , par des acliom héroïques. Mrtr'''irrlitfii~n^ii'«-'^iüiiii - QUATRE CENT QUARANTE. 17 1 CHAPITRE LXXVIII. Canaux. fm 4 E S canaux font un des plus grands ref- >rts de l’agriculture , du commerce , de : population. Poifédez un vafte état , d’ail- îurs riche & fertile , fi toutes fes parties e font pas étroitement liées , fi lu chaîne U commerce intérieur eft brifee y ou inter— 3mpue , ce royaume , faute de communi- ations , fe delféchera bientôt , & celfera l’être florÜTant. Les grands corps politiques exigent que les lifférentes provinces , & les plus éloignées , yent leurs jonélions , fans quoi ces provinces leviennent étrangères l’une à l’autre, & ’induftrie des peuples périt par ces décou- •ageans obftacles. Il faut les lever ; c’eft à a force publique que ce grand devoir elî :onfié. Il faut que le fouverain acquitte , de préférence, cette première dette (^). (a) Clwlemagne s’eft occupé des moyens de . .-'V V- m L’AN DEUX MILLE Chaque roi de France a mis fuccefUve-i ment fa gloire â creufer quelque canal ds navigation ; !’«„ a relTerré un fleuve pa? des levées, l’autre a ccuflruit des aqueducs pour 1 ariofemenc des terreins arides 5 celui- ci a facilité 1 écoulement des eau:c , pour la Milité * U .erre & la fabw,/ Je l'air. Ces fouverams ont immortalifé ’ ainfi leurs noms. Créateurs de grandes chofes , ( autant qu il eft ùonné aux hommes de l’étre } la puifTance publique eft devenue entre leurs mains , l’objet des hommages de la poftérité. Par ces moyens généraux, la force du royau- me s eft accrue , & le commerce eft monté au plus haut dégré de fplendeur j or, nous faire communiquer l’océan & la mer noire par le Rhin , la riviere d’Almutz le Danube. Henri IV a commencé le canal de Briare , & le fameux canal de Languedoc a été entrepris fous Louis Xiy, Plufieurs fouveraîns ont elTayé de joindre la mer rouge à la méditerranée ; il faut des rois puiffans pour tous ces grands ouvrages ; c’eft à eux que cette gloire appartient. QUATRE CENT QUARANTE. 173 ntendons par commerce , celui qui fait aître la plus grande quantité de denrées e ' première néceffité. La Picardie, le Berri, la Bourgogne; aride Provence, demandoient à grands :is des jonâions tant de fois propofées. Les maux n’ont plus laifle de délerts dans le îin de la France, & des peuplades mifé- ibles , fur un fol appauvri. Vous aviez déjà beaucoup tenté. Nous vons admiré la main de Riquet , lorfqu’il rdonna aux bateaux de monter fur les mon- ignes 5 d’m redefcendre , de pénétrer dans -s entrailles de la terre, de reparoître au 3ur , d’aller d’une mer à l’autre. Votre canal de Picardie nous a étonné , infi que fur la Manche votre port entié- ement créé & capable de recevoir les vaif-. eaux de haut bord. Nous rendons juO^ice à vos travaux; vous aviez été l’Auron dans l’Yevre , & l’Yevre dans a Loire ; nous , nous avons réunis le Rhône , 3 Var, la Loire, la Garonne & la Seine. u^Efcaut communique avec la Meufc, Nqs i;4 I>’AN DEUX MÏILf. marchandifes vont de Lyon en Provencê « ^ans pafTer par les bouches dangereufes du îlliône. Au lieu de guerroyer, nous avons adopté ces projets patriotiques , qui n’ont clemandé que des ingénieurs & du tems. Nous avons éptfifé enfuite , par des bai- gnées , ces rivières errantes & folles j dont les flots dévaftateurs , dépoffédoient les payfans de leurs patrimoines héréditaires. Nous avons ïbrcé ces riyieres vagabondes i couler pour 3a profpérité publique ; nous avons rendu à l’homme , à l’agriculture , à la France , . ces marais ,à moitié defféchés. Les canaux font le lien des peuples , la fource , la fé- condité , l’ornement de la terre. Si tel canal * ji’eft pas navigable , il fert du moins à l’irrigation des prairies, à leur porter la ,vie & la fraîcheur ; & les propriétaires rive- rains, qui font tenus de curer ces canaux, couvrent d’un excellent terreau le fol de leurs îiéritages. Nous aimons ces travaux hardis , & nous . honorons en même tems les ingénieurs : car «ou* Jes regar4oiV comme les auteurs par •’• : : ' quatre cent quarante. 17 1 excellence, comme ceux dont l’invention tait ies conquêtes utiles & grandes fur la na- :ure. Sous leur compas , le fleuve fougueux levient canal docile ; les rochers tombent k s’applaniflent , les rocs font percés & es eaux pafTent fous leurs obfcures voûtes. Les torrens divifés n’ont plus que l’adion réceflaire , & font fournis à la loi du niveau. L’inégalité des terres obéit à leurs ordres j es aqueducs s’élèvent ; mille rigoles , déri- r^ées des canaux, abreuvent les prés , les rergers , & portent par-tout l’abondance & a vie. Voilà de quelle maniéré l’ingénieur ha- bile recompofe le fol , & établit des com-. iiiinications utiles que les élémens refpeélent. Le fleuve artificiel monte , redefeend fous es loix , & féconde les plaines qu’il tra- ^^erfe* Tout s’embellit fur fon cours, & l’ar^ ifte , foit en maîtrifant , foit en corrigeant a nature, prolonge fes bienfaits à l’infini. La confomrnation , la réprodudion , & con- féquemment la profpérité nationale , naît de ne peut naître que de la circulation j mais Î^’A’N deux MÎILS vous concevez bien qnenoiis n^avons pas îage votre incroyable délire , Iorfqu’oublian€ les premiers principes d’adminiftration , vous aviez eu la fottiie & l’extravagance d’aflu-*- jettir à une taxe les produdions de Tinté-» rieur du royaume, pour pafTer d’une pro- vince à une autre province , comme fi toutes deux n’appartenoient pas au même fouve- rain , & vous aviez commis cette infigne faute politique, parce qiTune compagnie avoir acheté , à votre détriment , ce droit ridi- cule , & défendoit toute exportation. N’aviez-vous pas encore accordé un prî-» vilege exclufif à Marfeille pour le commerce du Levant , au préjudice des autres villes du Royaume ? Nous avons peine à en croire nos yeux, quand nous lifons cette foule d’édits , qui , au lieu de dire , car telle eji notre jujiiee y prononcent , car tel ejl notre plaijîr ; c’eft un grand plaifir que d’étre jufte , nous l’avouerons ; or , fi on Tentendoit ainfi des deux cotés , nous avons tort dans C^tte remarque. y CHAE QUATRE CENT QUARANTE, xjj CHAPITRE LXXIX. Jtiifsi OUS avons eu en Europe un moment ’allarmes que vous n’aviez pas fTi prévoir ^ : nous ofons meme dire que vous n’aviez imais tourné vos idées de ce coté-Ià. Il ell des étrangers que l’intérêt , les lœurs , ^opiniâtreté & le culte tiennent a .mais féparés des autres nations de la terre y ïur nombre étoit grand & leur difperfion tnpéchoit qu’on y fît une attention férieufe* Bien plus nombreux au dix-huiticme fiecle Li’ils ne l’étoient autrefois dans le pays e Chanaam , ils avoient pullulé parmi les ations de l’Europe , & les prodigieux effains e ce peuple difperfé couvroient la terre ntiere. Ce peuple mû pa'r un fanatifîne parti- alier , inviolablement attaché à fes ulages ^ nnemi né de tout ce qui n’étoit pas lui ^ ’ayant jamais pu s’infondre avec aucune Tqiiu IlL M 178 TAN DEUX MILLE nation , avoit à venger de longues & arttî-» ques injures. La perfécution n’avoit fait que rendre fon caraciere plus opiniâtre. Réduit à courir de terres en terres , de mers en mers , au défaut de la force , il avoit appelle à fon fe- cours , les rufes artificieüfes du commerce , & les bénéfices voilés d’une ufure journalière. Il s’étoit amalgamé , fans aucun attachement , avec tous les gouvernemens , fuivant tou- jours le parti du plus fort , & l’argent qu’il gagnoit, le confoloit de l’opprobre ôc des vexations. Prodigieufement accru par leur ligue étroite , par leur croyance , par leurs cou- tumes qui les féparoient des autres hom-» mes , reconnoilTant tout prince viaorieux , & attachés au char de l’heureufe fortune , les Juifs indifféremment fournis à tout mô- narque , tenoient entre leur mains , dans plufieurs états & dans plufieurs villes , pref-. que toutes les richefies du pays. On en comptoit déjà de votre tems , trois millions en Pologne, & dans les provinces qui en dépendoient. ri QUATRE CÈNT QUARANTE, înftrumens vils , mais utiles à quelques )iivernemens. relâchés [a) , on ne confiR loit plus leurs biens, comme on avoit it jadis avec une injuffice révoltante. On ‘èxerçoit plus contre eux ces cruautés qui lî déshonoré la mémoire de tant de princes irétiens. Mais ces Juifs fe fouvenoient l’on s’étoit joué d’eux dans prefque tous s fiecles , qu’on les avoit chades de teî )yaume, puisqu’on les y avoir laifîe rentrer )ur de l’argent. Martyrs perpétuels de leur oyance , conftamment dévoués à leur eille religion , ne combattant jamais , & : mariant tres-jeuaes, adonnés au com-^ (^z) On leur doit rinvention des lettres dé îange , qui protégé le commerce contre toute olence , qui le maintient dans toutes les par- 2S du monde ; mais auiJi depuis cette invention.^ négociant , l’homme riche , n’ont plus de pa- ie ; ils tranfportent leur fortune où bon leur mble ; & le coüpopolite , qui a tous les moyen î faire écouler fes richelfes , n’enfante I'k ne □urrit aucune idée généreufe ou patriotique.’ M • .IV* «. * * .. Igo L’AN DEUX MILLE merce, ils prirent un accroiflement prefr que furnaturel fous le mépris des nations , qui devinrent fi tolérantes à leur é^ard . cju’ils crurent enfin qu’il étoit tems de ref- fufciter la loi Mofaïque , & de l’annoncer à l’univers par tous les moyens que leur donnoit une grande opulence , à la fuite de leur genre de vie fobre , appliquée & auftere. Les politiques fenfés n’avoient pas fû prévoir les fuites iâclieufes que pou voit avoir l’explofîon foudaine d’un peuple nombreux & inflexible dans fes opinions , dont les idées contraftant fortement ^avec celles des autres peuples, devenoient cruelles & fana-^ tiques dès qu’il s’agiffoit de leur loi & des promefles pompeufes , qui remontoient à l’origine du monde ; car la terre leur ap- partenoit , & les autres peuples n’étoient à leurs yeux que des ufarpateurs. Les Juifs fe regardant comme un peuple antérieur aux Chrétiens , & créés pour les fubjuguer, fe réunirent fous un chef auquel ils attribuèrent foudain tout le merveilleux fait pour ébranler les imaginations , & les # QUATRE CENT QUARANTE. i?r îfpofer aux révolutions les plus grandes & 25 plus extraordinaires. Il compofoit alors en Europe une multi- ade éparfe, qui pouvoit monter à douze aillions d’individus , & les Juifs répandus ans rOccident , en Afrique, à la Chine , & aême dans les parties intérieures de PAmé- ique, accourant , ou envoyant leurs fe- :ours , la première irruption fut violente : fallut réparer Pin vigilance politique des ecles précédens , & nous eûmes befoin de igelîe , de confiance & de fermeté , pour écompofer ce fanatifme ardent, pour appaifer ette fermentation dangereufe , &: réduire 2 s Juifs, comme ci-devant, à gagner leur ie dans une tranquillité abfôlue. Ils avoient travaillé dans tous les fiecles ^ dans tous les inftans , avec la foif de la upidité & Pardeur que donne Pinfouciance our tout autre objet. Toujours avides, tou- 3urs heureux en fpéculations , bafîès ou Ttéreffées , groffifîant éternellement leur ^ourfe , leurs énormes richefîès leur avoient lonné une audace fanatique , & le titre de M 3 ■> • ■ J' : 'r J, L^AN DEUX MILLE Koi des Juifs y donné à un ambitieux , avoïf occafionné un orage politique, dont les fe- coulîes ne laifferent pas que de nous inquié- ter. Nous ne voulions pas répandre beau- coup de lang , & ce peuple de fon coté ^ étoit difpofé à renouveller toutes les hor-^ reurs qu’offre fon liiftoire , ôr dont il a été l’agent pu la victime. Vous aviez laiffé dormir ce ferment qui pénét roit en iilence tous les pays de l’Eu- rope où régné le commerce j ce ferment s’eft développé d’une maniéré prefque inatten^ due. Il a fallu ufer d’un moyen décifif pour réprimer la fuperftition féroce de plufieurs d’entre eux , qui à force de répéter depuis trois mille ans que la terre leur appartenoit , éîoient venus à bout de fe le perfuader à eux-mémes. L’ardente opiniâtreté de ce peuple, reparut de nouveau avec tout le cortege de fes vices intolérans j on n’avoit yu que foii extrême avarice ; fa fureur nous épouvanta , car on eut dit qu’il n’auroit voulu laiffer fubfifter far le globe , d’autres hommes que les croyans attachés à la loi de Moïfe» 'QtJATRE CENT QUARANTE, Vos ancêtres les avoient traités cruel- lement , tandis que le chriftianifme & que la raifon condamnoient également ces profcriptions féveres &c violentes ; mais .vous , oubliant à votre tour les vices inhé- rens à ce peuple ^ fermant les yeux fur la corruption morale Ôc profonde j fur la goc— trine déteftable , fur la haine aveugle & invétérée qu’il p or toit ciux antres nations , vous n’aviez pas deviné que tôt ou tard foîi ancien caraâere perceroit , & qu il y avoit quel- que danger à ne pas mieux furveiller une na- tion fanatique , avide & cruelle , qui abu- feroit tout à la fois de fes idées religieufes & des nôtres , c’eft-à-dire, de notre douceur & de notre humanité , pour provoquer enfin notre vengeance , en même tems que la réfurreclion de plufieurs loix , trop légè- rement mifes en oubli , vu leur oppofi- tion conftante aux mœurs générales {b)- {b) le peuple Juif efi prefque le feul qui ait confervé l’adoration d’un être unique , incree , éternel , fans mélange dogmatique. Quel dom- mage qu’une religion fi pure , h auguüe uans ' M 4 L’AN DEUX MILLE < 4 ^ CHAPITRE LXXX. Armées. E dont nous pouvons nous vanter & nous glorifier ^ c eft d avoir trouvé enfin le fecret de diminuer les crimes de la guerre , & en general ^ nous avons recueilli les fruits de notre amour pour 1 humanité ^ car nous fon origine , ait été défigurée ; que le peuple le plus fage en morale, ait été le plus odieux par fon fanatifme , & qu’il ait rendu méprifable un nom qu un culte antique & facré , auroit pu rendre refpedable à toute la terre! Au refie, les Juifs ont-ils été méprifables , parce qu’ils furent méprifés, ou bien leur profeffion méprifée les a- t-elle rendus méprifables pendant le cours de tant de fiecles? Le vrai réfultat , c’efl qu’ils n auroient pas été proferits fans ceffe de chaque pays , fl l’avarice , la dureté & la mauvaife fçi n avoient pas formé la bafe de leur caraélere indélébile^ QUATRE CENT QUARANTE. iSf avons joui d’une paix affez durable ; elle a régné quelquefois pendant un fiecle. Tous ces grands corps militaires qui fa- tiguoient jadis l’Europe , tous ces foldats armés qui agilîbient les uns contre les autres , ces conftitutions militaires fi mal calculées qui s’imitoient réciproquement & ruinoient l’état , qui enlevoient enfin à la popilation la plus belle efpece d’homme ; ce fyftéme deftrufteur en tous fens a changé depuis trois fiecles. Mais comme les fecoufies politiques font quelquefois inévitables , & que les états peuvent être confidérés comme des mafîes qui s’ébranlent & qui fe heurtent , il nous a fallu être fiir la défenfive en cas de befoin. Nous avons un corps d’armée peu nombreux; car à quoi fervoit ce grand nombre de foldats.^ C’eft l’efprit militaire qui enfante les armées invincibles. Ces puiflances qui traînoient avec elles jufqu’à Jix cens pièces de canon , s’affiiifibient fous leur propre mouvement néççfiàircmenî; déréglé. S’il ciçs foidats ^ il faut qu’ils i'. ’iSS L’AN DEUX MILLE foient vaiüans , robuftes , intrépides. Quand les armées font immenfes , les attirails , les embarras , les détails de la fablifta nce 5 le munitionnaire en compliquant le fyftêrne y font de fart militaire un jeu de hafard , & les travaux trop multipliés rendent nulle la fcience du général. Dans nos armées tout ef!: nerf ; c’eft un corps agile & mufculeux dans tous fes points* Nos foldats ne font plus un ramas des der- nières claflès de la fociété , qui embrafîent par* famine la profeffion des armes & qui ont balancé entre le métier de foldat & celui de brigands. Vos foldats 5 dit-on , étoient méprifés par vos valets, qui s’eftimoient fort au defîus d’eux , comme étant mieux liabillés , mieux nourris &: bien moins maltraités. On ne voit plus, parmi nous ces hommes traînés de force dans les combats , qui jettent des cris douloureux dès que le fort les nomme défenfeurs de la patrie , ni ces parens qui pouffent des clameurs lamentables comme Il oîi nienoit leurs cnfaiis au fappÜce ( ^ )• Des armées immenfes dévorent les états , & ne marchent que pour peupler les hôpi- taux & encrraifTer les filions d’une terre exinemie. L’extcnfion déméfurée de ces colofiTes les rend difficiles à mouvoir. Les vivriers & les infirmiers forment eux-mêmes un régiment , & ces machines compliquées préfentent toujours un plus large flanc aux défaftres. Une armée peu nombreufe , mais choifie, éprouvée, exercée, devient une arme prompt© & fubtile 5 qui fe meut avec vîtefle , qui coûte moins à nourrir & qui perce par-tout , tandis (a) Dans les beaux tems de la république Tlomaiiie , on ne choififfoit pour foldats que des homif.es exeinpts de mauvaifes mœurs , au-deffus de l’indigence , & qui tenant à l’état par quel- que propriété , donnoient , pour ainfi dire , un gage de leur fidélité. Ce fut Marins qui le premier appella fous fes drapeaux la lie de l’empire , c’efi-à-du e , ce ramas d’hommes à qui il eu indifférent d’étre brigands pu foldats iSS L’AN DEUX MILLE qu ■ 1 inertie enchaîne les grandes armées, Sé que mécontentes & découragées au premier revers , ces mafîes fe rompent d’elles-mémes a proportion de leur multitude. Nous n avons pas plus de quarante mille hommes * mais chaque foldat eft un héros. Ils combattent à l’arme blanche , & ils vont cheicher 1 ennemi au fein de fes fortifications. Nous pouvons compter des miracles en ce genre. L’artillerie eft beaucoup , mais le courage eft encore au-defths. Moins de mathématiques & plus de bravoure exaltée par l’honneur. Quand nous fommes obligés de faire la guerre , nous le difons en gémiftant , nous la faifons d’une maniéré terrible & prompte * nous ne connoiftons point de temporifation * nous allons droit au but , qui eft de faire â notre ennemi le plus grand mal poftible afin de l’amener à la paix. Lcrfqu’une fois la guerre eft déclarée , les démarchés lentes & timides font mal vues , dangereufes & ne font que prolonger les mahieurs de la guerre. La guerre entraîne QUATRE CENT QUARANTE, tgçf fevec elle tant de maux de toute efpecc , qu’il faut , fans doute , qu’elle ait le but de ramener promptement la paix pour jufrifier toutes les calamites qui en font infôparables. Ainfi tout ce qui tend à rendre la guerre décifive , eft légitimé pas l’importance du retour de la paix ( ). Nous ne divifons pas nos forces , nous les portons toutes fur un même point * nous frappons un coup violent , afin de n’étre pas obligés d’y revenir une fécondé fois. Nous devançons , nous prévenons l’ennemi , & nous faifons ceffer les horreurs de la guerre, D * (b) Le fang des hommes feroit épargné, fi îorfque deux nations font dans un état de guerre ouverte , au lieu de fe ménager réciproquement & de fe faire des politeffes , elles employoient les moyens les plus prompts & les plus énergiques pour rétablir la concorde. Pourquoi les grandes nations feroient-elles pendant la paix de dépen- fes énormes , fi ce n’étoit pour frapper à propos un grand coup , pour rétablir vigoureufement le droit des nations , & pour venger les injures faites à un gouvernement, ' '4 L’AN i)ÉUX MILLS . . ■* >■ ■ K O $9 en annonçant que nous la regardons cririi nne opération terrible , mais nécelTaire , ou il faut couper , trancher , tailler pour giiérir^ Ce fyfténie expéditif abrégé les défiftres & laifie un fouvenir redoutable qui fait fréxnair les nations au feul nom de la guerre j car la plus horrible u’eft pas celle qui commence avec vigueur , mais celle qui lait couler goûte à goûte le hang des liommcf 5c qui fe prolonge pendant fept à huit cam-^ pagnes , comme de votre teins. Si dans votre longue & cruelle guerre de mil fept cent cinquante fept , les armées francoifes euffent ravaqé PEleâorat d’Ha- iiovre , ainfi que les états du Roi de Pruiîe & ceux de fes alliés ; fi au^lieu de perdre un temps infini fur le Bas-Vefer & auprès d’Halbcrftad , elles avoient dévafté tout à coup les villes &: les campagnes , & amené en France tous les chevaux & les beftiaux du pays , la paix auroit été conclue dès là première année. On eut uté des moyens de fubfifiance à des armées qui le font aguerries peu à peu & qui enfaite ont été capables QUATRE CENT QUARANTE. e balancer , & meme d’anéantir la fupé-* [orité inconteftable des armées francoifes n Allemacrne. O Par ce fyfteme de guerre ( prompt S! éhément ) , la France auroit épargné une raie de revers , nés les uns des autres 5 elle? ’auroit pas vu naître à leur fuite ces édks urfaiix , qui livrant le Royaume à la merci es gens de finance & à leur rapacité {c) y (c) 'N'ek-il pas prouvé que les plus grandes- 3rtunes qui exigent de nos jours , viennent de eux qui ont eu quelque part au maniment des nances ? Les financiers fe trouvent nécefTaîrement liés vec les plus grandes affaires de letat. Cela e change-t-il pas l’ordre des ebofes , relative- lent au ryftème de la monarchie ? Les peuples emandoient la régie. Le monarque a mieux imé le contrat. Vous trouverez un bureau es fermes dans chaque bourg , & la compagnie ent école dans la capitale du royaume, de l’art e prefiurer le peuple. Les fommes qui conflituent le revenu du Di , n’entrent point au tréfor royal , elles fe préci ^ itent tout-à-coup vers les charges de la cou- ^9^ L’AN DEUX MILLS ravagèrent les fortunes particulières & cof^ rompirent des maximes jufqu’alors reîpeâées* Si dans la guerre pour la liberté des colonies Anglo- Américaines , où vous cher- châtes à vous venger de rorgueil de TAn- gleterre , vous euffiez réaîifé le projet ( tant de fois formé ) d’une invafion dans la grande Bretagne , au lieu de courir les mers vasruement & de vous aheurter au rocher de Gibraltar (d) y ( que vous auriez ronne ; ce qu on appelle le tréfor royal , efï prefque une chimere. Un chef de muletiers donne des fêtes aux généraux de farmée# Un munitionnaire dépenfe plus lui feul , que tous les brigadiers généraux- Le commis des vivres acheté un château , & après deux campagnes, il habite fa terre ; &'cô qu’il y a de plus incroyable , c’eft que c’eh avec l’argent du tréfor royal ^ que le munitionnaire a fourni l’armée. (d) Dans une efpece de gazette imprimée en 1756 , on lit ces mots : l’Efpagne a entre les mains un projet infaillible pour prendre Gibraltar , que l’Anglois croit inattaquable ; cette erreur eft û grande qu on ne peut attribuer les délais de pu I QUATRE CENT QUARANTE. 1 9 [XI prendre dans la Jamaïque ). Ce projet terrible férieufement conçu , auroit épouvanté vos ennemis. La menace feule avoit jette la plus profonde terreur dans un pays dé- pourvu de fortereffes & de troupes réglées 5 vous auriez pû échouer 5 mais quand le uccès n’eût pas été complet , la nation mgloife auroit frémi dans toutes fcs fibres a conquête de cette place , qu’à la modération le l’Elpagne ; cette puiiTance n’a qu’à établir .me école d’artillerie vis-à-vis Gibraltar , & dé- :ider qu’elle y reliera jufqu’au moment qu’il ne [era plus. En fuppoiant qu’il faille pendant huit mois jetter dans cette place huit cens commiii- ^es par jour, nous trouvons une dépenfe bien nédiocre pour l’anéantir j deux cens mille boni- )es doivent fuffire pour cette opération ; c’elf ,m objet de deux cens mille louis , en cavant lu plus fort ; pareille fomme pour payer l’ex- raordinaire de l’armée qui formera ce lieqe :: e tout ne fe monte qu’à huit millions huit cens aille livres au plus pour la delîriiflion de ce )Oulevard Il eü curieux , je penfe , de rapprocher ces îbrafes imprimées en 1756, de ce qui s’eu paifé m 1784 , aux yeux de toute l’Europe» Tome JIL N Î94 L’AN DEUX MILLS & fibrilles , & vous auriez donné à ce peuple une leçon nécefîaire qui auroit imprimé , enfin ^ dans fon cerveau la très-grande fupé- riorité de la France quand elle voudra ufer complètement de toutes fes forces. Plus l’Angleterre chérit fa liberté , plus elle auroit tremblé de l’attaque foudaine , au point peut-être d’en perdre le jugement par la chaleur même de fon patriotifme. Comme cette nation avoit beaucoup à perdre de la moindre atteinte portée au centre de fes forces vitales , l’efFroi auroit multiplié les dangers ^ le courage du défefpoir fe fût aveuglé lui-même j car plus la patrie eft chere , moins on fait la défendre dans ces grandes calamités , & quand le péril efl immenfe, il trouble à coup fûr les idées républicaines. Le pavillon Britannique ( jadis fi hautain ) , ne régné plus clefpoîiquement fur cette mer qui baigne de fes flots les cotes de nos provinces. Le port de Cherbourg , fignal de l’abbaifTement de l’Angleterre , a reftitué à la France fes avantages & fes reffouxces natijrelles. QUATRE CENT QUARANTE; 19? Mais notre politique n’cft pas d’entretenir Hîn état oiilitaire confidérable , qui nous eoûteroit énormément en hommes & en argent , qui mineroit notre population & qui établiroit clans nos finances un état de confufion & de défordre j Dieu nous en garde. Le rôle de la France éfi: aujourd’hui celuî d’un gouvernement noble , généreux & modéré ; nos richefies naturelles & intarif- fables , nos refiburces multipliées , notre induftrie confiante ont établi & maintenu aotre prépondérance. Nous fommes jaloux Je la confidération générale , nous rejetons les moyens injufies & malhonnêtes ; maiç lès que nous fommes provoqués , infultés ,, a foudre n’eft pas plus prompte que le jet le nos foldats. Ils en méritent tous le nom . Is s’honorent de marcher fous les enfeîo-nes le la patrie & de lui offrir le généreux facrî- ice de leur fang. Ils s’élancent , parce que tous avons trouvé le grand art d’exalter les :œurs & de transformer la bravoure en vreffe de gloire : ce principe d’énergie ôc N 2. JÇ/& L’AN DEUX MILLE graPideiir fe déployé dans ces occaaonf rmportpaites , & ces foldats chez qui on a refpeûé la vertu guerriere & l’honneur, fon premier mobile , ne reviennent s expofer a nos regards , qu’après avoir terminé la guerre par une paix folide & glorieufe. Le fyftéme d’attaque ett notre fyftéme favori. Nous portons toujours le théâtre de la guerre chez notre ennemi ; en débutant ainfi , nous lui prouvons qu’il n’y aura nr repos , ni treve. Et c’eft en offrant la guerre fous les couleurs qui la font detefter , qu on a horreur du monftre , & qu’on cherche à mettre un terme prompt à fes épouvantables Vous penfez bien que de tels folaats ne font pas menés avec le bâton au temple de laelore. Cette difcipline abjede &: barbare introduite chez les François par un miniftre ex iéfuite , étoit feule capable de brifer le reffon Mtlonal (0 . HJIii zel Le bâton ou plat de labre (ce qui efl bien couvient au peuple a-leiuand , ^QüATRE CENT QUARANTE. 197 détruifant un fcntiaient refpcâable , "ource de plufieurs vérités & qui ne permet pas à un François d’endurer toute marque de mépris , mais qui lui ordonne au con- ■raire d’abandonner la vie plutôt que fbn îonneur. Ces marques honorifiques affcélées aux lîllitaires , nous ne les avons pas prodiguées 30iir en aiFoiblir mal-adroitement l’augufte empreinte. Cette récompenfe du mérite guerrier ne s’égare point jufqu’à defcendre DU à tel autre qui craint îe mal que fait le coup ; mais un nation fiere & douce qui ne craint que la honte du coup , n’efl-ce point l’avilir gratuitement que de la foiimeître à un châti- ment que n’endure pas le dernier des valets ? [1 falloit refpecter cet heureux préjugé , auquel tenoit le noble fentiment de l’héroiflue. Un dos battu n’offre plus fa poitrine à l’ennemi avec [e même courage. Le dévouement tient à un ïiithoufiarme belliqueux ; & qui marche aii-de- ^ant de la mort, ne doit pas être frappé en efclave. Pourquoi vouloir faire du François une machine allemande ? ElTce parce que le caporal aura dit que cela étoit facile? N 3j i îÿS L’AN DEUX MILLE fur des hommes qui , loin des périls de îa guerre , dévoient parmi vous à la faveur , un attribut dont ils n’ofoient avouer Forieine. O Nous prodiguons encore moins les titres d^qfficiers généraux. Cette furabondance anéantilToit la conftitution militaire , laiffoit les grades inférieurs fans efpoir , & tandis que les hommes fupérieurs dans la guerre étoient très - rares , les titres d’honneur étoient follement prodigués. Quoi, îa richejfîe donnoit le commaadement ! Quoi , la richefie palïoit avant les fervices réels ! Quoi il y avoit prefque autant d’oiîiciers que de foldat&! Cela nous paroît vraiment incompréhenfible. Maïs ce qui nous a indigné le plus dans vo- tre hiftoh^e , c’ef: de voir vos officiers générapx traîner le luxe de la table )uf|ii’à la tranchée, vouloir un feflin fur un champ de bataille; & tandis que le Ibldat mangeoit un pain groflier , fe faire fervir des ragoûts dans de la vaifTelle plate, fa tête du général étoit beaucoup plus embarrafîée des marmites que boi^Qts ^ & des çuiuniers que de fes^, s ê QUATRE CENT QUARANTE. 199 ragons. L’officier gourmand fécoiioit la tête c entroit en colere fous la tente , dès qu’il e retrouvoit pas p,rès d’une batterie de anon , une table fervie & décorée : il lui illoit , au milieu des drapeaux , des fnlils & es piques , les commodités ruineufes que î fafte étale dans les villes. Et comment ouviez-vous fuffire à cette extravagante onfommation ? Que de magafins ! Que de unvois ! Que de dépenfes exceffives! Que e tems perdu ! Quel appât pour l’ennemi ! ,es officiers généraux fembloient n’étre enus à l’armée que pour y manger délica- îment , & ils paroifloient n’étre fous les rmes , que pour protéger les provifions & Hiver la cuifine (/"). (/) Tandis qu’ils vivent dans les feflins , comme our s’abandonner à des diflradions riantes fur î fort des combats , le malheureux fantafîin , laraudeur par néceffité , efî pendu pour un hou. L’embonpoint des officiers contrafle avec 1 difette & la maigreur du foldat , qui voit de ain la graffe fumée des cuifines , tandis qu’il va 3 plonger , le ventre creux , dans la fumée de artillerie ennemie». N 4 Km n ■ U ■'ly. ioo ' TAN DEUX MILLE Parmi nous , la frugalité , ( ce mot qué vos militaires avoient rayé de leur code ) a reparu dans le nôtre. Nos armées fubfiftent * fans dévorer en huit jours ce qui peut les nourrir fix mois. Nous évitons par cette vie fobre de grands défaftres , comme pillage , furprife , &c. Le tems que vos officiers généraux donnoient à la table & -à une pénible digellion , ces momens précieux qui quelquefois décident des deftinées du royaume , font employés à l’application qu’exige le métier important de la guerre; Ï1 commande une vigilance économique ? & lorfqu’on a entre fes mains , le falut & la gloire de l’état , eft-ce le tems de vouloir goûter les délices qui appartiennent à la paix dans le fein paiiîble des villes délivrées du fer de l’ennemi (g') ? tarnmmmmmm l .i tt »» i ■ iii— —— ■ n — — — i— ■■ iii •m r ,, . ■ ly {g) L’état militaire foutient l’état monar- chique , mais c’efî auffi fon plus grand ennemi. îl faut perpétuer les prérogatives accordées aux gens de guerre; il faut les foudoyer d’une ma- niéré coûteufe ; il faut enfin les contenir & les careflér tout-à4a-iots. QUATRE CENT QUARANTE, loî ' 3Lâ cour Ottonisnc uysnt nisncjuc l c^^uiîibrc ^ a tenté inutilement de réprimer 1 audace des îanniiTaires. Le rôle c[u ont joue les Ibldats pré- toriens , doit conüamment aliarmer les états dont la force nationale feroit ahfolument fondée fur Fétat militaire. Mais l’union des divers prin- cipes qui veillent à ce que le corps militaire ne foit pas coupé en deux , me paroit ce qu il y a de mieux combiné dans les gouvernemens mo- dernes. C’efl une oppofition favante , & une fonte imperceptible. La politique en ce fens efl iiii chef-d’GÊUvre. Cet art ma fouvent fait revei 9 îl triomphe aujourdhiii de manieie quil corrige à Finllant les moindres dérivations , & cette fcience ( utile ou fatale ) ne fut jamais mieux perfedionnée que de nos jours. Toutes les révo- lutions politiques font dues aux hommes qui ont trouvé le fecret ( par réflexion ou par hafard ) de couper fubitement en deux le corps militaire j mais cette fciffion efl impraticable aujourd’hui , vu la force d’adhérence que la politique mo- derne a (u imprimer à toutes les parties du corps militaire ; & c’efl ce que nos devanciers ne con- noiffoient pas aulfi parfaitement que nous. Il faut avouer en même tems que la découverte de la poudre à canon , a mis une énorme différence entre les diverfes infurrecTons , fi on compare les modernes aux anciennes , oii le fer croifoit le fer, h décidoitfeul la querelle, I wnijji f-OZ L’AN DEUX, MILLE »4!fc= CHAPITRE L X X X I. Verfailles (a). J ’arrive , je cherche des yeux ce palais fuperbe d’où partoient les deftinées de plufieurs nations. Quelle furprife ! Je _ ('z) jufqu’où ne vont pas les excès delà flatte- rie ! Ici l’on veut perfuader à Alexandre , que les mouches nourries de fon fang héroïque , eviennent plus vaillantes & piquent plus vi- I ^ on protefie à Adrien qu’on a vu l’ame d'Antinoiis , prendre fa place dans le ciel comme un aflre nouveau. Un courtilan voyant Demetrius fort enrhumé , le louoit de touffer & de cracher avec harmonie. Enfin , Boileau a dit à Louis XIV : Et qui fcul fans miniilre , à l’exemple des dieux , Connois tout par toi-méine , & vois tout par tes yeux. Louis XIV fans miniflrês ! cela ert fort ; on reconnoîtbien là le verfificateur qui fourroit ou effaçoit des noms dans fes ouvrages fatyriques , à me.aire qu’il s’étoit brouillé, ou qu’il s’étoit réconcilié avec ceux qui les portoient. j-i, <^ ,>*• J\v M .•'-•* "^ / ‘•l^f-*- '"•îi{?i>^?fK’if75“''tf‘-?Wï'.‘'AN deux MÏLtE fur le chapiteau d’une colonne. Oh ! îuï dis-je , Ci qu’eft devenu ce vafte palais ? ™ ^ Il efl: tombé ! — Comment ? — Il s’eft ecioule fur lui-méme. Un homme dans fon orgueil impatient a voulu forcer ici la nature, il a précipité édifices fur yy édifices * avide de jouir dans fa volonté capricieufe, il a fatigué des milliers de ^y fes fiijets. Ici efl: venu s’eng^loiuir tout yy 1 àrgent du royaume. Ici a coulé un fleuve 7y de larmes pour compofer ces baflins dont >y il ne refle aucuns veftiges. Voila ce qui ?:> fubfifle de ce colofle orgueilleux & fragile ^ yy qu’un mülion de mains avoient élevé avec yy tant d’efforts. Ce palais péchoit par fes fondemens ; il étoit l’image de la gran- deur de celui qui Favoit bâti (c). Les (c) Oii loue ces magnifiques fpedacles donnés au peuple Romain. On veut inférer de-là la grandeur de ce peuple. Il fut mallieiireiix dès qu’il commença à voir ces fêtes fafineiifes oh étoit prodigué le fruit de fes vièloires. Qui bâtit les cirques , les théâtres , les thermes ? Qui crcufa ces lacs artificiels où toute une hotte manosi ) U $ QUATRE CENT QUARANTE. lOf rois fes fuccefîburs , ont été obliges de ?? fuir, de peur d’être ecrales. Puifîent ces ruines élocjuentes crier a tous les fouve- >> rains, que ceux qui abufent d’une puif- fance momentanée, ne font que dévoiler ?? leur honte & leur foibleffe à la généra- ?? ration fuivante A ces mots il verfoit un torrent de larmes , & regardoit le ciel d’un air contrit.... Pourquoi pieu- » rez-vous , lui dis-je ? Tout le monde eft heureux , & ces débris ne font qu’annon- ?> cer la félicité publique ?... >3 II éleva fa voix & dit : « Ah ! malheureux ! fa- ?3 chez que je fuis ce Louis XIV , qui a vroit comme en pleine mer ? Ce furent ces monf- tres couronnés , dont le tyrannique orgueil, écra- foit la moitié du peuple , pour réjouir les yeux de l’autre. Ces énormes pyramides , dontfe vante l’Egypte , font les monumens du defpotirme. Les républicains condruifent des aqueducs , des ca- naux , des chemins , des places publiques , des marchés j mais chaque palais qu’éleve un monarque , ed le germe d’une prochaine ca- lamité. L’AN DEUX MILLE 7 ) bâti ce trifte palais. La juftice divine 7 ) rcillunie le flambeau de mes jours ^ pour 7 > me faire contempler de plus près mon 7 > faftueux & déplorable ouvrage. . . Que 77 les monumens de Porgueil font fragi- » les !.. . Je pleure & je pleurerai tou- 7 > jours. . . Ah ! que n’ai-je fu ! ( ^ ) . . . . {d) Placé au milieu de TEurope , dominant fur l’océan , & par la longue étendue & les détours de fes côtes , fur les mers de Flandres > d’Ffpagne , d’Allemagne , tenant à la méditer-^ ranée , &c. Quel royaume que la France ! Et quel peuple fembleroit avoir plus de droits au bonheur ! On aime à contempler le berceau d’une fi, puifTante monarchie ; car Pharamond furie pavois & Louis quatorze bâtiffant Verfailles , les druides & les chanoines de Notre-Dame , les Celtes ou Gaulois à la voix tonnante, à la taille coloffale^^ ces courtifahs fluets montant dans les carrojjes du Roi ^ n’ont pas entre eux , à ce qu’il paroît, une exacle reffemblance. Le manteau ducal néan- moins eh encore un \ ehige de la peau de bête fauve dont fe couvroient alors les grands feigneurs de la nation , lorfqu’ils figuroient auffi majehueufement que repréfentent aujourd’hui les chefs des Hot- £.e.nt,ots & des Caraibes» 1 V:"- "’V . QUATRE CENT QUARANTE. 107, rallois l’interroger lui- même , lorfqii’une Or , curieux fujets de Louis Seize , fuccefïeur de tant de rois , portant face diverfe , vous parlez tous les jours de ce Tharamond , de Clovis , de Ferréol , à'^ Robert-le-fort , & d’un Tliéodomir que v^oiîs relïüfcitez ; vous les regardez comme les ‘ondateurs de la monarchie françoife , & vous ignorez que ces rois defcendent tous de Tootî V^ous ne favez pas que cette filiation eü bien & duement juflifiée par un oracle fibyllique que les Francs apportèrent avec eux dans les Gaules, En voici la tradudion : De Toot , le fondateur de l’empire des francs , Au plus grand de fes fils couleront cinq mille ans. De celui-ci les defcendans Régneront , pendant cinq mille ans , Sur plulieurs peuples , nos enfans. Difons donc déformais les fils de Toot pour léfigner nos premiers rois. Le même oracle an- lonce bien autre chofe ; il promet aux Francs la deflrudion de l’empire du prophète de l’Arabie. Sur les cinq mille ans promis à la monarchie ^-ançoife par les fibylles , n’en voici que deux nille quatre cens environ d’écoulés , carie berceau delà monarchie françoife remonte à cette époque. [I a fallu du tems, vous en conviendrez , ledeurs , pour amener fur le terrein conquis par les Francs [ titre quifignifioit^en/wiW libres & indépendans ) j i k 208 L’AN DEUX MILLE des couleuvres , dont ce féjour étok encore rempli , s’élançant du tronçon d’une co- il a fallu du tems , dis-je , pour y amener le grand opéra & V opéra corntijuc y mais fi cette invention efl à nous , nos loix en récompenlè font à nos ancêtres , vainqueurs & barbares ; I c’efl dans l’origine des mœurs de la nation ^ en-^ core aveugle & féroce , qu’il faut chercher les coutumes qui nous réfiüent impérieufement au-- jourd’hui. La loifalique, les donations conüdé- râbles faites au clergé, le point d’honneur, le duel , rattitude hautaine & bere du noble , &c* datent de ces tems reculés , que quelques ama- teurs regrettent , quand les druides ( grands mo- ralises , ) faifoient brûler des viélimes humaines dans des figures d’ozier , ou bien lorfque la tête d’un archevêque étoit à un plus haut prix que celle du roi. Tous les crimes contre la fociété étoient alors achetés aux prix de l’argent, & l’oa croyoit gagner le ciel en faifant force dons à i’églife ; voilà la fource pure des richeffes ecclé- fiafiiques , & il efi clair qu’il faut qu’un abbé en jouiffe & fe divertiffe au dix-huitieme fiecle , de ce qu’ont donné jadis aux prêtres des hommes fouillés de crimes pour les abfoudre de leurs bri- gandages. Oh! quelles font refpeélables les an- ciennes coutumes I t . ionnc ^ \ I QUATRE CENT QUARANTE. ^-051 îonne , autour de laquelle elle étoit repliée 3 me piqua au col, & je m’éveillai. Alais voilà bien mon livre rêveur annoncé par les Sibylles, avec toutes les futures générations royales. L’empire François doit durer encore deux mille fix cens ans , pour completter les cinq mille ans : je me trouve placé par mà naiffance prefque au milieu de cette durée ^ comme pour embralfer les deux bouts de la chaîne , & fi l’on veut enfuite corifidérer que Van. de grâce 2440 arrivera avant cette époque , on con- viendra que, fans fatiguer ma vue à plonger plus avant , j’ai découvert les futurs & fortunés contingens de cet empire , comme dans un mi- roir prophétique & fidelle ; & pourquoi , comme î’a dit Fontenelle , après avoir épuifé toutes les fottifes , ne voudrions-nous pas goûter de la fa- gelTe & de la raifon ? En vérité , il y a quelque plaifir à s’ennoblir à fes propres regards , à chérir l’ordre & l’harmonie politique , & en perfedion» liant fon intelligence , en foignant ce divin attri- but , à fe revêtir un peu de la dignité humaine- î’h bien , goûtons de cettè volupté avant que nos arriere-petits-enfans ne, la goûtent, & ne leur donnons pas le chagrin de foiiprrer fur nos malheurs , ou la fatisfadion de rire à nos dépens. Fin du rêve ^ s^il en fut jamais^ Tome ITL O —iïï'i 2.10 L’AN DEUX MILLS «; ' — — = ,g==» U CHAPITRE LXXXIL & dernier. P O s T -S C RI P T U M. J E fuis réveillé & je m’afflige , quando hœc erunt ^ dii vija nojîra fecundent ! Hélas ! la félicité publique feroit-elle un vain nom ? Nos vœux & nos efforts fe- roient - ils à jamais impuiffans ? Il faut l’écarter, cette idée fatale , car elle porte le froid de la mort fur les cœurs les plus lenfi-bles. Cependant une efpérance généreufe , affez bien fondée fur les lumières univer- felles , nous dit que comme dans des ifles inhabitées il faut brûler les vieilles forêts pour épurer l’atmofphere , pour balayer les exhalaifons infeâes qui féjournent dans la profondeur des bois \ ainfi avant d’établir de bonnes loix , il huit purger les mau- vaifes coutumes , les fottifes anciennes , les loix vicieufes. QUATRE CENT QUARANTE, z 1 1 Et à quel' figne les reconiioîtra~t*oii ? Quand elles feront profcrites par la partie qui enfeigne ; parce que cette portion d’hom- me vivans au milieu de la multitude , Rnt mieux que le gros du peuple ce qu’il luî faut , ce qu’il a droit de demander , ou d’exit^er. D Les lumières font tellement le phare condudeur d’une nation , qu’il ne faut qu’un préjugé fot & ridicule pour détruire fon nerf & fa puiflance. Le fol orgueil de l’Ef- pagnol , par exemple , a décidé qu’il étoit noble & magniiique de ne rien faire, & l’oifiveté a gagné conféquemment tous les états. Raclant une mauvaife guitarre , ou dormant fLir une paillafïe, n’ayant entre [a famine & lui qu’un morceau de pain , l’Efpagnol , nu fous fon manteau , s pau- vre & fuperbe , & alTervi aux pieds des moines , fait des rêves fur fa dignité indi- gente ( ^ ). {a) Voyez la monarchie efpagnole , qui nague- res menaçoit d’engloutir tout y frappée d’une iaix- O Z '< ■ ZÎZ L’AN DEUX MILLE Le climat lui interdit peut-être de longf travaux , mais des idées faluîaires , répan- gueur mortelle , fe défendre à peine contre des Yoifins qu’elle voiiloit envahir. La Hollande s’efl détachée de ce grand corps ; le Portugal & fes dépendances lui ont échappé ; la Catalogne a cherché à fecouer le joug. Les armes françoifes ont inondé les Pays-bas ; les colonies n’atten- doient que l’approche de l’ennemi pour changer de maître. Quel a été le plus grand ennemi de ïa nation efpagnole ? Ce n’efl pas Richelieu , c’efl fon gouvernement. Il a néceffité la dépopu- lation , l’abandon de l’agriculture , le délordre des finances. Le defpotifme facerdotal infulta à la liberté & à la raifon de l’homme , il humilia la nation , &: transforma fon énergie en fanatifme. Les terres de ce royaume étoient cultivées par huit cens mille defcendans des anciens Maures» Un édit cruel chaffe ces fujets précieux pour ouvrir un grand n'ombre de cloîtres à l’oifiveté fuperfiitieufe. Le plus méprifable des préjugés fait regarder les travaux de la campagne comme des travaux aviliffans ^ & les moines , condui- fant des vidimes humaines au bûcher , font ha- norés. Les impôts s’accroiffent d après les terres in- cultes & les manufadures abaridonnées. Le def- QUATRE CENT QUARANTE, îues par des plumes éloquentes , revivifie- oient fans doute ce royaume , & efFace- ’oient la tache dont il ell tout couvert. Ce feft que par un tel mouvement qu’on pou- oit le retirer de fa léthargie ' mais tant que e peuple fera fournis à la vile fuperfti- ion , fes maux politiques iront en croiflant. Ainfi les maux des états font évidemment onnus, & le remede qui leurconviendroit, eft lour ainfi dire indiqué : c’eft la foibleffe de la artie qui gouverne , qui manque la guérifon , Il qui la dédaigne, malgré la réclamation otifme des rois pefe fur une nation indolente & ere , qui du mépris de l’agriculture , palTe à celui SS arts méchaniques. Les gouverneurs , tyrans fu- alternes , excitent la haine & amènent le démem- rement des Provinces-Unies. Les memes caufes s dépérilfement , fubiihent parmi les lumières ui éclairent le refie de l’Europe. Les mines de Amérique ne furent ex^oitées que pour enri- bir l’Anglois , le Hollandois & le François, lette vafie monarchie ne s’étonne pas elle-même une décadence fi prompte & fi frappante. Pfile ;mble aimer le double joug fous lequel elle ngiiit. 03 1 21.4 L’AN DEUX MILLE I générale. Le fentiment vif qui naît à la fuite de la peiif^e a prononcé le mot vrai ejfenîiel {b) ; il s’efl: répété jufque parmi le peuple , & j’ai entendu autour de moi des pâtres juger de (b) On obferve que les meilleurs citoyens 5 & que tous ceux qui écrivent , vantent en France le gouvernement républicain e tandis qifen An- gleterre ces mêmes hommes favorifent î’accroif- fement de 1a prérogative royale. C’eli qu’en France y on {bufïre des abus du pouvoir arbitraire , & <1 en Angleterre des abus de la liberté. Or , il e(î ^ ’ donc effentiel que les bons écrivains , ou les écrivains bons , c’efl-à-dire généreux , modèrent ■| " dans l’iin la toutepuiiTance miniftérielle , & dans î’autre la licence effrénée du peuple. C’efl en fiiivant ce fyflême que les raifonneiirs , & les décîamateurs même , parviendront à perfedion- ner ces deux gouvernemens , à leur enlever peu à peu ce qu’ils ont de défedueux. Un écrivain doit donc vanter la monarchie quand il efi chez les républicains , & vanter les républiques quand îl efl à Paris , ou fous la main des gouverneurs. & intendans de province. Ce n’ed point là une contradidion , c’ed un apperçu très-fin , très- judicieux c'e ce qifii doit au genre humain lorf- qu’il tient la plume^ / QUATRE CENT QUARANTE. 1 1 5 la conftitution des empires , tout aulTi bien que ies hommes les plus éclairés * il y a même des proverbes imiveiTeHement répandus qui caraélérifent les nations , & qui peignent jufqu’aux traits de leur phyfionomic j c’eft parce que la vérité n’a pas été dite une bonne fois , que toutes les prétendues vé- rités déchirent le fein des fociétés * & néan- moins on charge les amis de la vérité , de l’inculpation , de tous les défordres qui naif- fent de ces vaines controverfes du droit politique-religieux. Que fignifient ces ténèbres , ces myfte- res , ces paroles magiques , ces fens dé- tournés } Le phîlofophe peut fe tromper; mais il n’elî: jamais trompeur : il ne veut point féduire par une autorité vaine ; mais par la feule valeur que la raifon donne. Quand la phüofophie, c’eîl-à-dire , la réunion des lumières s’éclipfe , les hommes fe meuvent dans les ténèbres. Toute vérité eft bonne à dire aux hom- 0 A 4)1 I N L*AN DEUX MILLE nies pour le bien & la profpérité des états ^ pour la paix de Tunivers (c). Quand les hommes feront devenus ro-^ buftes par la nourriture fucculente de la phi- lofophie , on n’aura plus rien à craindre des prefliges qui ne pourront foumettre alors que les enfans foibles. A l’afpeâ- de ces dépofitaires de l’auto- rité , le philofophe pefe chaque jour l’ufage qu’ils en font j & quand il fe promene dans le palais de ceux qui gouvernent, (fous quelque nom qu’ils régnent ) favez-vous qiieile finguliere conformation prend tout- à-coup fon œil? Il ne voit plus ni cordon, ni jarretière, ni fceptre, ni diadème, ni turban , fon œil perce jufqu’au cœur ; fi ce cœ’ur efi noble , grand , généreux , il s’arrête? avec refpeâ , & lui rend hommage J (c) Et la vérité n’efl vérité que quand elle devient pont-neuf; il faut la mettre en couplets de çhanfons pour qu elle frudifie univerfellement ^ il faut qu’elle defeende de nos livres pour être' habillée en opéra comique ou en vaudevilles , &c, mak V ? QUATRE CENT QUARANTE. î.17 îais fi ce cœur vuide ne médite rien pour î bonliîîur public y loudain le monarcjne ft détrôné dans fon imagination, le prince : ricoglan fe confondent. En vain les tam- ours , les trompettes , les cris des hérauts îtentilTent , & difent , place a la Jbuverai— été ; le philofophe ne voit plus qu’un fan-, ime , qu’un corps fans ame , qui va & qui ient du palais à la mofquée , & qui , mort la gloire, l’eft au genre humain. Dixh i: ' î^' ^ WK I ? ■ ■ ■' •h - "î L’AN DEUX MILLE L’HOMME DE FEE SONGE. Rendormons-nous, I. E révoîs que , parcourant à pied les mon- tagnes de la Suifîè , je découvris au mi- lieu d’une chaîne de rochers fort élevés , & bordés de précipices , un antre tapifïé d’une verdure noirâtre. Je ne fais quelle curio- fîté, qui me tourmente la nuit comme le jour , me dit d’y entrer. Je grimpai avec effort vers un endroit roide & efearpé , en m’aidant des pieds & des mains , & je vis que quelqu’un a voit été auffi curieux & auffi. hardi que moi ; car on a voit attaché un crampon de fer & une groffe poulie au rocher , qui fervoit de dôme au paffage de l’antre. L’entrée en étoit difficile ; je m’élevai pourtant à l’aide de la poulie &: du crampon ^ QUATRE CENT QUARANTE. ' î-tç, je me vis aufTi^tôt fous une voiite baffe & pierreiife qui formoit une longue enfilade. Le fuc qui diftüloit du rocher fe pétri fioit en tombant , & figiiroit des colonnes , des fieses , des tables. Je m’avançai , & j’en- O ' tendis dans îe lointain un bruit fourd , comme celui d’un torrent qiti fe précipite du haut d’une colline. Je ne me trompois point , car m étant v avancé, je vis la- Iburce d’un grand fleuve qui couloit- avec impétuofité dans un ef- pace reiTerré. Auffitot une voix formidable me cria : téniérciivc y (j^iù cl donne l au- dace de venir dans ce lieu redoutable ? Si ta veux éviter la mort y plonge-toi dans le torrent écumeux. Et tout-à-coup j’apperçus un géant armé d’une lourde mafhie , qu’il ievoit fur moi, &: la voix repétoit : plonge-toi dans le tor- rent écumeux. A peine y fus-je plongé, que je fentis que tout mon corps fe dnrcif- foît par degrés , & cpie j’étois devenu de fer des pieds à la tête. Un être dont la grandeur & la majefté llo L’AN DEUX MILLE etoient au-defius de riiumain, vêtu d’une robe d azur , couronné d’amarantlies , me dit : tu es la force ^ cours le inonde ; tu es la jujlice perfonnifiée ^ agis ; je fai doué de ce qu il tefalloit pour en exercer lesfonc» îions auguftes. Aies niufcles d’acier a voient confervé Jeur foupleflè ; mon bras d’airain étoit doué d une force extraordinaire. D’un coup je ren- verfois une murailie ; ma main étoit une catapulte qui lançoit au loin des traits énor- mes * ] ebranlois des mafîes prodigieufes , & rien ne réfiftoit à mon impuHion , qui s’ac- croiffoit par tout effort contraire. I L Quoique de fer y je fentis battre plus vivement dans ma poitrine les mouvemens de la^ pitié & de la commifération. Alon cœur étoit encore plus échauffé d’amour pour mes femblables 5 le fentiment de l’équité y devint plus vif , ma tête m.e parut illu- minée d’un nouvel entendement. Je marchois dans les rues ^ & voyant un \ ••J é QUATRE CENT QUARANTE, iit homme qui en frappoit un autre , je le frappai à mon tour. Tel qui ne relcvoit pas fon camarade , tombé par accident , je le couchois par terre avec inftante corrcc-» tion ; je puniflbis l’injure & la violence , & j’allois de tous cotés redreffant l’ordre par-n tout où il étoit blefTé. I I I. Tous les ufages abfurdes , abufifs ou cruels , je les attaquois fans miféricorde , & mon bras , quoique de fer , étoit las le foir de redreffer cette foule d’abus antiques. Le prélat , l’homme de cour , le valet du prince, n’obtenoient aucune faveur de ma rigide équité. Depuis le courtifan qui efeamote les charges & les poftes lu- cratifs , jufqu’à l’efcroc qui vole les mou- choirs , tous recevoient en face une femonce falutaire , & quelquefois un gefte exprelIiQ fi le cas l’exigeoit. I V. \ Le fripon ^ le fourbe & le méchant fe zzz PAN DEUX MILLE détoiirnoient de mon pafTage ; mais j’avoîS leur fignalement , & dans mon heureufe vélocité , je les fainiTois pour les punir. Je rencontrai un procureur au ventre hydropique , chargé d’un fac de papier^ dont il demandoit rrùlle louis ; j’en pris un d’un volume égal , & je le fis payer à l’in- fatiable fangfiie qui ofa murmurer , & que je livrai jufqii’au folde entier à la difcrétion de fcs clercs aframés. L’iifiirier eut auifi fa part de ma juftice difiributive. Du bout du doigt j’eifaçai le billet du jeune difiîpateur , qui avoit promis de payer le double de ce qu’il avoit reçu y & quand je rencontrois dans les rues un de ces fucculens dîners que le libertinage , la prodigalité & l’iiypocrifie apprêtent, je me plaifois à le faire porter dans des greniers , où des indigens fans pain , attendoient pour manger , les fecours de la charité. V. Je vis un homme qui avoit trahi la pa- îrie ; je le fis defcendre de fon équipage QUATRE CENT QUARANTE. 21 f levant fon nombreux domefliqiie , & je le narqiiai au front * un autre qui a voit re-* :ulé une époque lieureufe par une infou- :iance criminelle, je lui gravai trois let-^ res fur la joue gauche. Le poltron rece- / ^oit un coup de pied au derrière , & le îche , qui avoit confeillé des infamies lu- ratives , voyoit pendre fes deux oreilles fur es larges épaules. J’ouvris fubitement les priions ; tout aC- ilîîn étoit mis â mort dans un inftant in- ivifible ; je fuftigeois rudement le voleur , : ]e l’envoyois au travaux publics * le ca-^ miniateur étoit puni de même. V L, Ma métamorpliofe m’avoit donné de la rüeiîe dans l’efprit , de la droiture dans le xur, & de la fermeté dans l’ame. J’étois ; prompt redrefièur des abus les plus in- étérés , &: j’avois conféquemment beaucoup faire ; car ma jufiice étoit tout-â-la-fois émiméraîive , punitive & civile. Mais comme ç’étoit fouveut la loi qui } 124 L'AN DEUX MILLI faifoit U pecke y j’effaçai tous ces vîetM édits déjà frappés du mépris public , & que les tribunaux eux-mémes n’ofoient reveiller , de peur d’attirer fur eux le blâme univerfel. V I 1. Jamais lieutenant de police , je l’affiire ^ ne fit mieux fon devoir ; mon bras élafti- que me tenoit lieu de foixante commis : je’ Voyois tout par moi-méme * car mes jambes étoient auffi infatigables que mes deux bras 5 , & je courois depuis le falon doré jufqu’à la taverne obfcure. Ici , j’arrachois les cartes de la main forcenée du joueur * là , la bouteille de la bouche de l’ivrogne ; point de fen- îence tardive le châtiment fuivoit de près le délit ; une de mes chiquenaudes valoic les cent coups de bâton qu’on applique à la Chine par le commandement d’un mandarin. Mon oreille étoit douée d’une exquife fenfibilité. J’entendois de trois lieues de dif- tance quand on m’appelloit ^ & j’arrivois piui \ g QUATRE CENT QUARANTE, ir^ dte que la maréchauffée courant au galop* Mon œil , qui lançoit Péclair , faifoit pâlir le coupable. Il étoit â moitié puni par ce regard atterrant. D Quand je traverfois les rues , je diftin- jiiois l’homme oifif qui marchoit pour con- limer le tems , & je lui impofois une :âche. Quiconque pafîbit étoit obligé de me re-^ jarder en face , de me dire quel étoit bn emploi. N’en avoit-il point , il étoic îiifligé d’importance (a). V I I L J’approchai d’une fortereffe renfermant les prifonniers qui n’étoient ni affallins ^ li voleurs , ni féditieux. Je vis un homme (a) Lame du pareffeux nVfî pas malheureufe- tient dans une inadion abfolue ; elle fair le mal lu des miferes. Il faut que lame exerce toujours ^ le maniéré ou d autre , fes facultés ; & il n y a las' de milieu entre le bien & le mal; qui ne ;’occupe pas de l’un j fait Kautre. Tome JIJi P n lié L’AN DEUX MILLE de quarante ans , qui , livré à fes réflexions J étoit détenu dans une oifiveté profonde , & plus infupportable que tout le refte. Je lui demandai quelle en étoit la raifon* c^ejî pour avoir remué le bout de la langue y me dit-ilj ce qui n\i pas fait tomber un cheveu de toutes les amples perruques qui ont décidé ma captivité. Un autre avoit remué trois doigts de la main , dont un étoit un peu noirci d’encre , ce qui n’avoit pas occafionné dans tout le royaume la chute d’une tuile, & il étoit gardé fous trente verrouils. Je les fis fortir tous deux de leur cachot , levant les épaules de pitié de ce que l’orgueil des hom- mes en place , oloit attenter a la liberté des citoyens fur des prétextes âufli frivoles. I X. J’apperçus le palais de la juftice , j’y atta- chai ces vers : La jufhce efi des rois le plus noble partage ; E’’e efi de leur grandeur le plus ferme foutien : Par elle ils font de Dieu la véritable image , Et leurs autres vertus fans elle ne font rien. QUATRE CENT QUARANTE. 127; X. Etant entré dans une maîfon à colonnes ^ je vis de petites roues & des hommes en robe & en rabats qui les environnoient. Je demandai ce que c’étoit : c’eft un jeu y me dit-on J qvii s’exécute devant ce qu’il y a d& plus grave, AufTitüt parurent des enfans , aux joues arrondies , qui avoient des gâteaux & grand îppétit. Ils alloient les manger , lorfqu’une voix s’écria : ne niange\ point vos gâteaux y mes amis ; donne\-les moi ; car pour un. gâteau je vous en rendrai quinze ; pour deux y deux cens foixante-dix ; pour trois y :inq rnille cinq cens ; pour quatre y foixante-- jain^e mille y & pour cinq y un million da yâteaux. Les enfans ouvrirent de grand yeux , & ■épétant , un million de gâteaux ! combat- irent & domptèrent leur appétit. Cette magnifique promeflTe étoit fi flatteufe, qu’ils entrevirent dans ce jeu la perfpeâive d’un jouter fplendide pour le jour même , pour P X ' J î ■ ? A' LWN DEUX MILLB le lendemain & pour tous les jours de leuf vie. Ils facrifierent donc la jouifîànce du mo- ment , & s’étant cottifés , ils donnèrent cent gâteaux. Leur regard étoit attentif au mou- vement des roues ^ & brilloit de la plus vive efpérance. Les roues tournèrent fous l’œiï réfléchi & compofé des graves rnagiftrats ; & il ne revint aux pauvres enfâns , dreffés fur la pointe de leurs pieds pour mieux voir ^ que quatre gâteaux ; de forte que l’impi- toyable égoïfme , moteur de ces perfides roues , en avoit dévoré arithmétiquement q uatre-vi ngt- fei Comme les tnfans pleuroient, la voix magifirale pour les confoler , difoit : joue^ confiamment cinq ou fix cens mille fois de fuite y & vous aure\ a coup fiir des chances heureujes : jouei encore ^ mes petits amis ^ pour ce jeu là on vous le permet. Effrayé de l’inégalité de ce jeu barbare £: dangereux, je brifai toutes les roues ^ afin qu’il ne fut plus queftion de cette méchante coutume , qui enlevoiî aux pau- k l ■ V^-fr ■ w... QUATRE CENTQUARx^NTE. 219 vrcs enfans déçus par î’efpérance, les gâteauN: qu’îis auroient mangé avec un fenfuil appé- tit; ce qui les auroit fait grandir pour le fervice de la patrie. Ils refierent rabougris , les jambes grêles ; & les quatre-vingt-Jei^e. gâteaux pafîèrent lur des tables , oii étoient afîis des gens qui tou choient les mets d’une dent fuperbe & dédaigneufe , qui ne fen- toient pas le befoin de la faim, & qui don- neront les gâteaux volés à leurs valets & .i leurs chiens. X 1. J’allai à une fameufe fépulture ou gif- ibient des cadavres royaux ; je dis comme FEgyptien , fors ^ cadavre impie ^ que tu /b/.ç juge : ilfe leva trcnu^IantLes peuples , les af- fiftans qui le reconnurent , crurent qu’il étoit refTufcité , & poufTerent un long cri de dou- leur fb). Je dis à ce cadavre; debout , entends-tu les maUdiclions que tu as jne- '•(â) îl s’agit de Louis XI. Voyez le drame hif torique j intitulé , la mort de Louis .XJ. 'î -f. »» ’ îW;.; kjo UAN DEUX MILLE ritées ? Ta ferais enfer me dans les fuperhes pyramides que les Egyptiens ont bâties ; ta ferois environné d^ obélifques & de monumens chargés de trophées ^ que ta mémoire feroit la même. Retombe dans la mort avec V op- probre qui doit accompagner ton nom. Ne donnerois-tu pas préfentement toute ta grandeur pafee ^ pour une feule vertu ? Le cadavre poiifla un long gémiiTementy & retomba dans la mort & l’opprobre éternel. X I L Je devins fur-tout l’ennemi de ces bureaux multipliés qui gênent & vexent le com- merce , fatiguent le voyageur & lui font maudire les belles routes du royaume. Je chaffai , avec une volupté rare , avec nn contentement moqueur , avec une fatis- faûion inexprimable ^ ces commis griffon- nant un papier ruineux. Je brifai leur canif plus malfaifant que le poignard ; je deffé- chai leur déteftable encrier , & il ne fut plus queflion de ces feribes délœuvrés QUATRE CENT QUARANTE. 2 3 r : voraces , omnes Jedentes in telonio. Pour figne de triomphe , je donnai à langer à quarante payfans , fur îe même ipis verd ou l’on avoit médité ces fyftêmcs îlîdieux , fl féconds en rapines. Tel malheureux qui pour une poignée e fel , ou pour une livre de tabac , avoit ré traité comme un des plus prands en- i O émis de la fociété , eut du fel & du tabac , : le monarque en fut plus riche. Les tribunaux qui avoient rendu ces rranges fentences n’exiflerent plus. Je fis bien , qu’il y eut plus d’argent dans le offre royal , & que perfonne n’alla aux ga-^ 3res pour avoir éternué , ou pour avoir falé m pot. X I I 1. J’en voulois à d’autres commis qui font ^s importans, & dont le mince favoir le avane dans une foule d’opérations équi- oques. Ils avoient tous le defpotifme dans la îtQ & dans le cœur. Abfolus dans leurs. tri' I-’AN DEUX MirXE futiles idées, ils fe faifoient un plaifir maliît d’appéfantir fur tout mérite , la maffue du pouvoir dont ils difpofoient quelquefois pen- dant quelques inftans. Ils auroient voulu qifon les crût dépofitaires de toutes les lu- mières politiques ; & ils s’énorgueillifToient puérilement, lorfqu’avec des moyens énor- mes , ils avoient opéré de très-petites chofes. Jaloux de tout ce qui n’émanoit pas de leur minerve y il ne tenoit pas à eux qu’on ne crut leurs travaux le dernier effort d’une fcience profonde & myftérieufe ; & leur ignorance des vrais principes étoit voilée fous un amas de mots dont ils fe payoient eux - memes pour comble de ridicule & d’ineptie, X I V. Comme je déteftois ces frivolités , ce luxe înfolent de quelques particuliers , dont le fu- perllu foudoycit , du néceffaire de tant d’in- fortunés, cette troupe d’artiftes inutiles à toute la terre ;. je^mis en fuite ces petits architecles^ ces peintres^ ces décorateurs j ':n:sss^z QUATRE CENT QUARANTE. 2^5 &c. qui avoient mis à la mode ces cages verniflee> , ces boudoirs orduriers , ces ro- tondes y tous ces colifichets enfin, d’un agrément futile ôc véritablement faits pour fcandalifer les regards de tout homme Venfé. X V. A la vue de ces fondemens jettés de tontes parts & en tous genres , qui attendent attendront long-tems la derniere main de l’architede , je vis que la patience étoit la vertu la plus rare & fur-tout chez les François. La fcience des grands hommes a toujours été d’eftimer rexéciuion des defîins d’après leur grandeur , & leur grandeur d’après le tems. Je rappellai les hommes en place à ces principes ; car les projets n’ont plus ni profondeur, ni maturité quand on veut tout précipiter , & qu’on ne fçait rien donner au tems. Et je gravai fur un marbre ; qui que tu fois 5 m commenças rien qii\ivec la certitude 134 L’AN DEUX MILLE de pouvoir le finir ; fois jaloux de finir plutôt que entreprendre. X V L La moindre reforme occafionnoît de la part des intérefTés les clameurs les plus fortes : l’un fubj ligué par fa parefle ne voiiloit pas examiner la queftion. Il auroit fallu fc mettre au fait, c’eft ce qu’il ne vouloit point * l’autre avoit entendu dire à fon aïeul que toutes les nouveautés étoient dange- reufes : celui-ci examinoit tout ‘avec le télefcope de l’intérét perfonnel (e). Alors l’ignorance , la méchanceté , l’envie , l’avarice prodiguoient a tout propos , les titres de projets idéals y chimériques y & les termes de novateurs y de vlfionnaires n’étoienî pas épargnés- Mais mon bras d\iirain remédioit à (c- ) Celui-là fait une adlion vertueufê qui fait un effort fur foi- même pour combattre une adion qui feroit funefie à autrui , St qui renonce à un intérêt perfonnel , pour Tintérêt de fon voifin^ QlJxVTRE CENT QUARANTE. 23^ tout. Je cîiaflois de fa place 1 homme apa- thique , indolent , qui ne voyoit que les revenus de fon pofte , qui ne trembloit que de les perdre j fon inaâion plus long- temps prolongée auroit augmente le ferment corrupteur , & tout fe feroit trouve vicie quand fa retraite tardive auroit découvert les plaies introduites par fa négligente timidité. X V I L En allant au fpeftacle , je vis des bufies en marbre qui ne me parurent pas devoir figurer parmi les grands hommes dont la nation fe glorifie ; un Regnard ^ peintre des filoux 5 un Piron qui n’a fait qu’une piece , an Quinault fade , un Créhillon fanglant j me parurent trop indignes de cet hon- neur. Je les fis porter dans un fiilon parti- culier. Je feus pétrir le tête de Jean Racine de maniéré que , de profil , on appercevoit dîftinftement la phyfionomie d’Euripide. Je coupai la main droite à une autre figure affife fous le veftibule , parce que - ■■ - ■ zjS L’AN DEUX MILLE ccttc main avoir tracé des turpitudes , ^ une foule de pages irréligieiifes , deftruaives de lOute morale. Lorfqu’un génie fupérieur eft vicieux , quel fléau ! X V I I L Un homme ayant dit que les créanciers de l’état n’avoient point d’autre débiteur que /e Roi y & d’autre garant que fa volonté ^ je lui donnai un 'foufRet & je m’écriai : un contrat fait au profit de l’état & fondé fur la foi publique , doit être national & tenir â l’état qu’il a alimenté , comme les entrailles tiennent au corps humain. Qui me contre- dira là-deffus fentira la force de mon bras, X I X. Je diftribnai en très-grand nombre les quatrains fuivans ; je les mis entre les mains de tout le monde ; je les donnai aux p'^aflans avec la meme profufion que certains charlatans prodiguent leur annonces men- fongeres & intéreffées. ■| V ■> ..V QUATRE CENT QUARANTE. 237 C/homme a , de s’entraider , reçu la loi fuprême. Qui veut vivre pour foi , doit vivre pour autrui. L’ingrat peut oublier ce qu’on a fait pour lui ; Mais le prix du bienfait, efî dans le bienfait même. Contre la confcience il n’eft point de refuge : Elle parle en nos cœurs , rien n’étouffe fa voix , Et de nos actions elle eff , tout-à-la-fois , ' La loi, l’accufateur , le témoin & le juge. Nous tenons tout de Dieu , jufqu’à la vertu même,' Que ne devons-nous pas à cet être fuprême (t/) » Qui , par l’amour du bien & de la vérité , Daigne affbcier l’homme à fa divinité ? (^d) Je fens qu’il y a un Dieu, & je ne feus pas qu’il n’y en air point. Je conclus que Dieu exifte, parce que cette conclufion eff dans ma nature. Je m’en tiens de cœur & d’efprit à la dodrine ,^de Socrate qui a dit : çz/e Dieu efl unique & fimpîe de fa nature , né de fol-^mêm-e , feul véritablement bon ù non mêlé avec aucune matière , ni conjoint à rien de pajjîble, L’Etre infini qui a précédé lestems, qui exiffe par lui-même , ne peut fortir de fa fublime grandeur pour fe laiffer embrafïèr par notre penfée. Notre penfée ne peut connoître ce qui eff au-'deffiis d’elle j & nous ne pouvons entjevoir 4 238 L’AN DEUX MILLE Non , l’homme ne meurt point ; c’efl une erreur grofliere , C’efl un blafphême affreux de le croire mortel ; pLiifqu’un jour , affranchi de fa vile pouffiere , Cet hôte inattendu doit pofféder le ciel. Dieu que fous les traits de Tintelligence & de la fageffe , empreints fur les globes &: fur l’atome. Froid matérialiffe , qui calomnies l’homme , le vois-tu fe complaire dans fon état d’abjedion & de mifere , embraffer une volontaire ignorance ? Vois , au contraire , cette immenfité de defirs qui fermentent dans fon fein ; vois les traits de gran- deur fur ce front qu’environne l’infortune ; vois l’élévation de fa penfée à côté de la foibleffe de fon bras. Et ce qui attelle fa fublime origine , c efl qu’il adore , c’eff qu’il fe profferne devant la vertu , tandis que fa volonté pour le bien fe déprave à l’appas d’une foible fenfation. L’homme qui dans le filence des nuits contem-. pie tous ces mondes roulans , la foule de ces affres femés dans l’étendue , la bafe , la grandeur , l’immenfité de ce merveilleux édifice , toutes ces étoiles brillantes , liées à fon humble rétine ; peut-il s’empêcher de remonter jufquà la main qui a fabriqué & qui foutient ce dôme magni- fique? ; • -K . . . . Quatre cênt quarante. Te crois-tu feiil , pour être folitaire ? Non. Dieu te fuit, t’entend , te regarde en tous lieux. Crains qu’en ton cœur quelque honteux myflere N’infulte à fa préfence , & ne bleffe les yeux. Ce n’efl pas à nous feuls qu’appartient notre vie ; De ces momens h courts que le ciel nous départ y A. la fainte amitié nous devons une part , Et le rehe efl à la patrie. De nos biens , de nos maux , l’incertaine mefure Efl dans l’opinion plus que dans la nature. L’ame ne fent - elle pas le foiiffle de la divinité répandu dans le monde animé ? Une feuille d arbre efl le féjour d’une république de petits êtres qui goûtent les plaifirs de la vie &: de la réprodudion. Et cette profufion d’exiflence accordée à cette multitude infinie d’infedes , n’ed ju’une effufion de cette bonté inaltérable , qui forme le plaifir , & qui le verfe dans le cœur du % v^er de terre , comme dans le cœur de l’homme- Voyez Tarticle de Dieu dans mon ouvrage in- titulé ; woîi Bonnet de nuit ^ tome 4, édition de Laufanne. Uo L’AN DEUX MÎLLI k Qt;el efl leplus beau teint ?.... Celui de la pudeur » Qui grave fur le front l’innocence du cœur. Franc d’ambition & d’envie , Pauvre mortel ! paffe une vie Que la mort talonne de près. Peu de chofe fuffit au fage ; Et pour faire un petit voyage , Il ne faut pas de grands apprêts. On ell roi quand on fe maîtrife , Quand on fe foumet fes palfions , Quand des foUes ambitions On ne fe fent point l’ame éprife , Et quand d’un vain peuple on méprife Les vaines acclamations. X X. I Plus les fens reçoivent de délices , moins Famé a d’idées. Ces plaifirs vifs & fréquens enlevent à la raifon les perceptions fines & profondes ; il faut à Fliomme une vie frugale pour que fon entendement demeure fain. Celui qui mange trop délicatement ne peut plus manger au bout de quelques années* Si QUATRE CENT QUARANTE. 241 Sî la volupté vous domine , bientôt vous ferez fon efclave , & vous ne ferez plus que vous ennuyer.... Voilà ce que je dis à un prince qui ne me comprit point * j’en fiis fâché , car il étoit aimable. XXL Un autre prince m’avoua qu’au milieu des délices des fens , il avoit rencontré de5 vuides affreux. Je lui confeillai de fe mettre à faire du bien tout à l’entour de fes domaines. Il y étoit difpofé , mais hélas ! il n’y avoit plus affez d’étoffe pour qu’il fut vérita-» blement fenfible , pour qu’il pût pleurer „ pour qu’il goûtât cette joie vive & douce qui fuit & récompenfe une belle adion , pour qu’il fentît enfin cette ivrefîe qui accompagne l’état d’un fentiment fublime. Quand c’eft la réflexion & non le fentN ment qui dit â certains princes qu’il y a des malheureux , alors leurs vertus font en pure perte 5 & ils n’éprouvent pas que le plaifir de la genérofité & de la bienfaifance a quelque chofe de divin * ce qui ne peut Tqim III, Q 242 L’AN DEUX MILLE être bien fenti que par des âmes exercées à la bienfaifance , & pour qui la bonté de Famé ii’efl: pas un mot vuide de fens. Un poète lait dire à un prince ces deux beaux vers : Les plaibrs , les grandeurs n’ont pu remplir mes vœux ; Un indant de vertu vient de me rendre heureux, X X I 1. Je vis un phénomène bien étonnant, c’étoit un miniftre de la guerre tout occupé de faire la paix. Il ne manquoit plus que de voir un contrôleur des finances renoncer enfin aux emprunts , qui ruinent nieces & neveux. Mon pouvoir ne s’étendoit pas jufques- là ; les hommes abufeiit tant qu’ils ont de la marge X X I I L Toutes les loix furent énoncées en termes clairs & précis. Il faut que la loi foit courte , dit Seiieque , afn que les i^novans en faifijftit plus faQileiiient l efprit* QUATRE CENT QUARANTE. 24 j XXIV. En voyant cette foule de demoifclles nu-* îles qui peuplent les fociétés , qu’on rcn^ 3ntre par-tout filencieufes & froides en pré-^ ^nce de leur mere * ce régiment oiiîf me éplut , & la gêne & la contrainte qu’il DroLivoit pafferent dans mon ame. Rien ne me parut plus ridicule que ces :andes demoifelles attachées aux jupons de ur mere , & qui vont tournant avec elle* es momies blanches portoient fur leur vi-^ ge l’empreinte de la diffimulation. Cec clavage fans fin , impofé à des filles nu-» les , fi fréquemment viâimes de leur corn- exion , me parut injufte & contraire aux ix & aux avantages de la fociété. Qui- mque croit pouvoir étudier le caradere de maîtreire fous, les yeux d’une mere ^ le )mpe abfolument. Les demoifelles n’ofent m , tandis que leurs meres fe permettent ut. Quoi de plus propre à faire naître fauffeté & la très-dangereufe idée de : regarder le mariage que comme une ^44 L’AN DEUX MILLE porte ouverte à la liberté licencieuie t Je pris fous ma proteâion ces aimables créatures à qui ou refufoit l’ufage du fenti- ment , dans i’âge ou le fentiment fe déve- iorjpe y ou il efl le plus aélii & le plus fe* coud Cil vertus. J’enlevai à ces nieres jaloufes & altier es ^ :es efclaves feulibies dont elles le pavanoient^ ^ fur lefquelles elles exerçoient leurs in- lombrables caprices. Je voulus que ces in* éreffantes créatures cefiaflènt d’être inutiles « Cb qui licencia toutes les filles à l’âge ds vingt-un ans , & qui à cette époque ( où il n’y a plus d’enfances ) , les rendit indépendantes & abfo- lument maitreflès de leur perfonne j car la na- ture a donné aux femmes , dans un court ef- jace , tant de fouifrances , que le plaiiir leur ippartient dans leur jeune'âge , qui s’écoule , aélas ! fl rapidement pour elles , & comme l’a dit un philofoplie , elles font en quelque (orttjcrcees à fe pref'er de vivre; parce que bientôt la douleur , la perte de leurs charmes, la folitude qui en efl une fuite , vont conlii- â ■ QUATRE CENT r)ü.ARANTE. ner une vie qu’il a plu à la nature cl abiC"- ;er. Cette rigueur du fort ne fauroit être orrigée , cpi’en leur laifîant du moins les eaux jours marqués pour leurs jouilTances , 3urs paflagers , & qu’il feroit inhumain ’immoîer à des conventions arbitraires , lorlr* ue leur fenfibilité eft dans toute fa fleur , & épand fes parfums autour d’elles {e)- (e) Le rôle de hile, au milieu des mœurs & es infhtutions modernes , eh: le plus crueî ôle du monde. Qu’une jeune perfonne foit me- ancolique , elle eh tourmentée, dit-on, du leûr & du befoin d’avoir un amant. Eh-elle gaie, blâtre , cet enjouement touche à peu de referve ; îlle ne peut ni rire , ni foupirer. On veut ju’elle foit fille & qu’elle ne le foit pas. Le fentiment qui part d’un cœur neuf, vaut nieux que le fentiment qui diffiraule; & ceî eunes filles , qui ne peuvent jamais dire un mot ie ce quelles fentent h bien , font plus près d3 eur chûte , que celles qui font les aveux naïfs lu plaifir qu’elles ont à voir leur amant. Ces innombrables demqifelîes qui couvrent la France entière , & qui ne peuvent fe marier , li vivre clans le célibat , qui , à vingt-cinq ans , i4^ l’AN DEUX MILLE Les filles de vingt ans n’ont point no- tre ambition , nos affaires , nos fpéculations , nos voyages & nos fatigues. Il faut donc les laiffer libres dans le fentiment qui les occupe. Leur imagination eft plus vive & moins diftraite que la notre ; elle fe con- centre par conféquent fur un feul & unique objet. Le lit conjugal eft prefque le feul habitent & furcbargent encore la maifon pater- nelle , comme fi elles n’avoient que dix ans , forme un fpeâ:acle tout-à-la-fois attriflant & rifible. Que font ces grandes biles auprès de leur mere , lorfqif elles poiirroient elles-mêmes être meres de famille ? Quelle figure font-elles devant leur pere ? Il fent tout aufîi bien qu’elles , com- bien elles font déplacées. Tout m.oralifîe fent a néceffté d’une loi ou d’une coutume propre à Iréformer nos infritutions civiles ^ qui , follement amalgamées avec des idées réligieufes & rétrécies , rendent la moitié des femmes invinciblement malheureufes. Il y auroit donc un livre neuf, piquant, curieux & philofophique à faire, in- titulé : des Demoif elles. Je le ferai peut-être un jour ; en attendant, qu’on ne me vole poipt mon titre. QUATRE CENT QUARANTE. ^4^ fendroît où l’honnête femme jouifîe lans dangers & fans remords : c’efl: là fon cm- pire & fon trône , d’où elle ne defcend qu’avec regret. Ne l’en blâmons point ; elle acheté afièz cher le plaifir , quand elle rem- plit fes devoirs. Toutes les grandes demoi- felles , auxquelles on avoit enlevé impi- toyablement leur jeunefTe , c’efl: - à - dire , leur vie, qui fe defTéchoient lentement , & mouroient de chagrin & d’ennui , grâces â moi , eurent la liberté d’aimer à leur gré , & de transformer , d’après leur choix , un amant en époux. Le bonheur fut à leur portée , tandis que l’infouciance de la jeu- neffe le leur permettoit. L’on ne vit plus ces intéreffantes créatures perdre leurs plus beaux jours , en étalant dans la fociété les petites & puériles idées qui naiilent d’un efclavage abfolu ; car il détruit à la longue le fentiment & même les vertus. XXV. Le plaifir entre dans l’elïence de l’homme & dans l’ordre de l’univers. Le plaillr cil Q 4 V I L’AN DEUX MILLE \ l’aimant de notre nature, l’ame de nas adîons. Tous les animaux le cherchent & s’y livrent. Le goût du plaifir réglé fert l’intérét de la fociété , au lieu d’y nuire. Je voulus que le peuple eut des fêtes des jeux. Défenfe de troubler fes récréations, & j’aimai mieux alors le voir un peu turbu- lent, que dans la morofîté delà contrainte. Je fis fervir la mufique à fes divertifle*- mens. La mufique efl: un cinquième élément pour piufieurs âmes fenfibles * elle donne des fenfaîions à ceux qui n’en ont point. La danfe ne fut pas oubliée. L’indolence d’un mufcîe l’oblitere , & il efi puni de fon inadion en perdant la folidité & le jeu dont l’avoit doué la nature. Tous les muf- cles du peuple allèrent bien , très-bien ; & ce tableau animé formoit , fous mes regards , ïe plus intéreffant de tous les fpeâacles. X X V L ( Beaucoup de chofès relatives an bien pu- blic font ordinairement négligées , parce qu’on les poflede en commun. Communiter *^ÊCdèm QUATRE CENT QUARANTE. 249 negUgitur qiiod cornmuniter pqffidetur : & le proverbe dit : L’âne de îa communauté , Eli toujours le plus mal bâté. Je nommai un infpeâeur qui me donnoit avis de toutes les dégradations qui pou-^ voient occafionner une incommodité pu- blique J car la police n’eft faite que pour aller au-devant de tous les dangers. XXVII. Perfuadé que la rature a dans fes ma-^ gafins des tréfors d’un très-grand prix , qu’elle nous réferve au moment que nous y penferons le moins , que plufieurs font fous nos yeux , & que nous ne les voyons pas , que les importantes découvertes ont été le fruit du hafard , plutôt que de l’expérience ; je récompenfai tous ceux qui interrogeoient la nature , & la moindre expérience bien faite , ou bien fuivie , l’emporta fur des vo- lumes fyilématiques. % io L’AN BEUX MILLE XXVIII. Qui pourra expliquer la formation de la fubftance du cerveau qui , molle & duc- tile , conferve dans les plis , & avec le plus grand ordre , les images de tout ce que nous avons vu , entendu , appris dès notre plus tendre enfance. Idées , réflexions , fen- îimens , tout efl: net & diftinfl:. La repré- Tentation d’un objet vient après foixante années, nous frapper aufli vivement que s il etoit encore préfent. Les idées que nous voulons chafTer , font celles qui re- viennent avec des couleurs plus vives j qu’y a-t-il de plus étonnant que la ftrudure de cet organe , fiege de la penfée ? Je fis ces réflexions en voyant un ana- tomifle difféquer un cerveau; je les lis pour lui, car il cherclioit une fibrille ^ & il s’impatientoit de ne la pas trouver. Chaque fens de 1 homme offre un tifîiî de miracles, & quand on fonge à l’enchaî- nement incompréhenfible qui les lie , il n^y a plus de langue pour célébrer. Quatre cent quarante, z 5 1 XXIX. Qu’un prince doit faire pitié lorfqu’il le regarde férieufement comme pétri d’un autre limon que le rcfte des hommes ! Un orgueilleux de cette efpece , eft un ignorant qui ne peut jamais être vraiment bon. Il n’ell: gueres d’ames généreufes que celles qui font fenhbles , c’eft-à-dire , qui ont médité fur le néant des grandeurs & fur la réalité des vertus ; c’efl la pratique des ac- tions nobles qui nous apprend à fentir & à penfer. L’intelligence épure le cœur , le forme , raffujettit à la vérité , & l’enleve à l’arro- , gance , qui n’eft qu’une ufurpation faite par une imagination dépravée fur le bon fens naturel. Héraclite l’a fi bien dit : . L’eihiue de foi-même efl une épilepfie. Je coulai ce petit chapitre dans une cer- taine poche , fouhaitant fort qu’il fît fon effet. XXX. Plus on bâtit de temples dans une religion , f L’AN BIXJX MILLE plus elle efl: près de fa chute. II ne hnt qu un temple dans une ville , afin qu’il conferve cette pompe myfténeufe qui en împofe à l’imagination. Ces dépenfes énormes pour des édifices facrés me parurent faf- tueufes & onéreufes au peuple qui ordi- nairement en faifoît les frais 5 aufii les temples , au bout d’un demi fiecle , n’étoient pas encore achevés. Il y eut moins de temples , ils furent plus fimples , & la ferveur réligieufe s’en augmenta. Donner aux hommes le frein de la religion ^ c’efl: déjà une admirable inftitution. Mais approprier le dogme & le culte à la reforme des vices particuliers d’une nation , ce feroit là le chef-d’œuvre du légillateur religieux. » Le culte intérieur eli l’hommage que toute créature doit rendre à l’étre fupréme. C’efi: le culte par excellence & digne d’étre oiferÈ à celui qui eft efprit & vérité ; mais comme l’homme n’efl: pas ifolé , il doit publier fa reconnoifiance publiquement. L’intérêt du genre humam exige qu’im Dieu foit reccrinu & adoré* Q UATRE CENT QUx\R AN TE. 2 ^ 3 X X X L Un plaifant difoit devant moi ^u’il fouhai-' toit fort que les contrôleurs-gdnëraux des finances reflemblafi'ent aux bibliothécaires du Roi , parce que ceux-ci , gardiens d’un grand tréfor , prenoient bien garde de ne point en faire leur profit particulier ; ce qui n’arrivoit pas à ceux qui manioient les fi- nances de fa Majeflé. Je ne pus m’empêcher de rire , & je fis un don léger à ce plaifant , car les bons mots ont leur prix. X X X I L Je fis rétablir dans une place publique la ftatue que Lycurgue a voit dreîTée au Rire, Quoi de plus innocent que le rire ingénu de l’homPxie de bien ? La fond'k)!! de Momus étoit d’épier les adions des dieux & d’en blâmer les abfardes: Comment ne pas fe divertir de ce^que l’on voit ? Le dieu porte-marotte faifoit fonner tous fes grelots , & il fut licite à chacun de jrire tout â fou aife» 254 L’AN DEUX MILLE Oui , l’on dit plus de chofes excellentes & rares fur une affaire politic|ue qui eft cachée , que n’en imaginent ceux qui en favent le fecret. Pour l’honneur des aâions les plus confidé- ^ablc^s ( dit quelqu’un ) il eft important que les caufes en demeurent foigneufement cachées, X X X 1 1 L C’eft au moyen de l’imprimerie que le génie parlera à la poftérké jufqii’à la fin du monde» Qui ctes-vous donc , ennemis de l’imprimerie ? Vous la craignez ! vous ferez mis à jour par elle ; elle ira fouiller la vérité jufqu’au fond de vos entrailles. Liguez- vous , médians & impofteurs , liguez-* vous des quatre coins de l’univers ; l’impri- merie vous brave * fon anéantiffement eft hors de votre pouvoir. Vous ne voyez pas le reffort prodigieux de l’efprit humain , fa puiffance lûre , quoique lente , fa tendance perpétuelle à ramaffer de toutes parts les matériaux phofphoriques de la vérité j il faudra peut- QUATRE CENT QUARANTE, zjf *tre encore épuifer quelques fiecles , mais înfin la maturité des idées vous détruira , ^ous , miférables adverfaires de la raifon iiimaine , & l’édifice de la' pliilofophie epofera fur une bafe inébranlable , tandis [ue vos noms feront livrés a l’opprobre. Voila ce que je me permis de dire à des lommes qui , pour un méprifable calcul i’intérét perfonnel , retardoient tous les Tands coups de pinceau Sc empéclioient obfervateur philofophe de s’élever â la -tblime fondion d’homme d’état & de égiflateur , comme fi en l’oppofant fans effe à l’adivité falutaire de la pliilofophie , ai n oroit pas au fiecle fon énergie , à entendement humain fes tréfors, â l’homme e bien fes jouiffànces intimes ; car tout eft rand dans un fiecle & chez une nation hilofophe J & 1 on ne faura point agir avec randeur & dignité y fi 1 on ii’a point appris realablement a penfer & à parler avec di- nite. Vils ennemis des penfees imoriniées ^ ’eft vous qui anéantiffez la grandeur na- onale ^ vous voulez que tout loit melquin ^ ' 1 PAN DEUX MILLS petit , dur & perfonnel comme vous 5 maïs vous n’échapperez pas à la plume qui bu- rinera votre ineptie. Vous pâliffez déjà, vous devinez votre hifloire Les gens de bien feront vengés. XXXIV. Il fut un tems , ( & ces préjugés de Vi- ligoths n’étoient pas entièrement détruits ) il fut un tems, dis- je, où la profeffion des armes étoit la feule diftinguée , où les arts qui font l’aifance , le repos, les commo- dités , la gloire , les plaifirs , la nourriture de riiomme , étoient regardés avec mépris. Je vis qu’un refte d’imbécillité barbare , fubfiftant encore dans quelques efprits, re-- fufoit de mettre le magiftrat ( ^ ) , le né- gociant , l’artifte renommé , fur la même (e) Le militaire rifque fa vie, mais ce n'efl que l’affaire d’un moment. L’homme de loi , en fe primant de tous les plaifirs , en fe dévouant à l’étude la plus feche , facriffe la fienne à cha- que minute, ligne ■< . «îv 4 'QUATRE CENT QUARANTE. 257^ îgne que le militaire. Je les en dédom- nageai , & je fis enforte que des idées faines t utiles a la politique, ne rencontrafiènt dus des yeux fermés ou fafcinés (/■). XXXV. Je fabriquai une pipe d’une llriiâure rare : nouvelle , & je la mis dans la main de -ux que travailloit un principe intérieur de anité ^ or , de toutes les prétentions orgueil- ‘ufes accumulées dans le foyer , il n’en for-. »it , comme d’une coupelle, que des crêtes : des plumes de paon. L’homme voyoit tous s projets ridicules ou infenfés , s’enfuir & évanouir dans le petit nuage de fumée. (/) Que d’idées ridicules en fait de nobleffe do- Lnent encore ! Un gentillâtre vous parlera avec i ton très-férieux de fes huit quartiers ; il vous -a que l’empereur des Turcs n’eh pas gentilhomme cote de fa mere , &: que s’il lui prenoit fan- ifie de fe faire baptifer , & de fe faire chanoine , il feroit pas reçu dans un chapitre d’ Allenvapne . lî Jt quelquefois entendre de pareils raifonnemens* [Qu’importe dans quel fang on ait paife la vie 5 -e plus noble eft celui qui fert aiieux la patrie. Tome JIL R /<>'? I \ L’AN DEUX MILLS X X X V L Comrrie il y à des refTemblaîices dans les familles , il y en a dans la même nation. Un iifage ne peut donc paffer d’un pays dans un autre , fans modification. La tempéra- ture qui influe fur les traits du vifage , peut influer fur les organes délicats & fecrets qui enveloppent la fubftance penfante y de-la , le caradere diflindif de tout ce qui vit & refpire , les races tiennent au climat , leur empreinte eft vifible , & quelquefois infur- montable. Je voulus que le fentiment de 1 honneur fût toujours l’ame des F rancois , qu aucun foldat ne fût frappé , qu’aucun citoyen ne fût avili , que l’on refpedât en eux cette précieufe fenfibilité qui les mene à toute efpece de gloire. Je voulus que la nation fût toujours conduite par fon propre génie , & non par ces idées étrangères, qui tuent à la fois le courage & le genie. Je lailTai îuix François le vaudeville, la chanfon^& meme la petite brochure j parce qu’iîs ÇiUATRE CENT QUARANTE, 15 c; h’avoient plus de fiel dès qu’ils avoieut ri * & que rien n’appaifoit mieux une af- faire quelconque , que de laiflèr les bons & les mauvais plaifans ^ s’exercer & s’épuifer fur elle. X X X V I L Un degré d’induftrie équivaut à foixanfé dem* és de travail. L’induftrie n’eÜ autre chofe D que le fécret d’amafTer le plus d’unités phy- fiques , avec le moins de bras qu’il eft pofiible. Il faut donc encourager les m/- chaniciens qui rendent à la culture des ter- res , cette foule de bras employés aux arts de luxe. Et c’eft ce que je fis. X X X V I I L Des fentences rimées nailToient toutes formées dans ma tête , & je verfifiois ces maximes tout comme Pibrac , parce que les penfées fe retiennent plus aifément ^ quand elles ont une tournure mefurée. Ces quatrains étoient pour le peuple youlant infpirer de bonne heure à la jeu- R 2. J \ 3^0 TAN DEUX MILLE nefTe la haine du vice, & l’amour de h vertu ; car , quoique ce foit là une phrafe vulgaire, tout fe réduit là. Je vis un jeune homme inexpérimenté qui fe glilibit chez une femme , qui ne j)ortoit pas le nom de courtifanne , mais qui étoit cent fois plus dangereufe. Je remis au jeune homme ce quatrain. Plus le vice efl profond , & plus il a d’appas 5 Il va toujours en mafque , & n eil rien que feintife. C efr aux ecueils , qui ne paroiffent pas , Que le navire neuf fe brife (g). Une ftatue qui repréfentoit le teins for- toit de 1 attelier du fculpteiir , il y manquoit une devife, j’y attachai celle-ci : Tems! fous qui les plus forts font enfin abattus. Que tes rigueurs nous font propices ! Quand tu nous ôtes les délices , Tu nous fais aimer les vertus. Un jeune peintre venoit d’achever un (g) Si les courtifannes ne faifoient que ruiner un jeune homme , ce ne feroit rien ; mais elles lac- çoutument à parler & à penfer comme elles* QUATRE CENT QUARANTE. i6i bleau où fe troiivoit la figure héroïcnie & O X inte de la tempérance , je lui donnai s vers pour mettre au bas. Les loix qui règlent nos plaifirs , Ne font pas des loix inhumaines. ' nature & le ciel ne bornent nos defirs , Que de peur d accroître nos peines. XXXIX. Je vis une ftatue environnée d’infcriptions .nfongcres , & qui infultoient à la crédulité a la foiblefle du peuple , je les effaçai ; comme celui â qui l’adulation avoit éricré tte liatiie n avoit point mérité de la pa- e , je tournai fa tete du coté du dos y repliai les jambes & rendis la figure hi- Life J elle reflèmoloit alors à fa mémoire. X L. J appefantis mon bras fin* les infidèles pofitaires des fonds publics. Il y avoit un and nombre de gens puifîans qui étoient :t intérefïés à ce que l’ordre de compta-- ite du royaume fiit enveloopé de ténèbres-. '■ ‘‘.5 UAN CEUX MILLE Des gens en place diftribuoient l’argenf avec profufion 5 fous^le nom de depenfes fecretes y dont ils ne rendoient point de compte à leur département, foit afin d’en augmenter leur fortune particulière , foit afin d’acheter des créatures. J’examinai rigoureufement l’emploi des fonds que chaque homme en place devoit fournir a chacun des départemens. Je défendis l’ar-^ o-ent du roi , comme une lionne défend fes r ’ti petits j j’empêchai le défordre , les gafpilla-i ges , les dépenfes inutiles 5 les friponneries, les doubles emplois , & ma tête eut befoin de toute fa force , pour s’enfoncer dans cette épouvantable arithmétique. Cette par- tie méchanique de l’adminiftration des finances , fut ce qui me coûta le plus. Il fallut me livrer à un travail opiniâtre , mais je dévorai ce travail pénible & dégoûtant par amour pour les^ interets du prince & de la patrie , & au bout de cette taciie im- portante , je donnai des chiquenaude:) inci^. fiyes îiu nez de tous les fripons ; ce qui an- nqnçoit à toute la terre qu’ils avoient volé roi & l’état. Oh 1 que de ïiCh camiics ^ QUATRE CENT QUARANTE. 163 X L I. Uh homme qui demande l’aumône a un autre homme , & dont la fubfiftance par conféquent eft fondée fur ce qu on lui accorde , ou ce qu ou lui refufe 5 rncrite 9 J’écoutois ce dialogue. C’étoit deux au- teurs qui converfoient enfemble > & qui portoient , comme on le voit , un caradere bien différent. J’arrêtai l’auteur orgueilleux , & je lui dis devant tout le public : tu rejjembles parfais- îement au coq-d^inde : quand on s'arrête pour regarder cet animal ^ il Je gonfle^ fait la roue & rougit fa crête jufqu'à être prêt à me crever. X L V I I. Je ne fuis jamais gai quand j’entends de la mufique tendre , dit Shakespear : on fait mieux alors que d’étre gai , on eft ému , touché , attendri. On en peut dire autant d une compofition théâtrale qui remue l’ame. Qui craint de s’attendrir^ a dit quelqu’un^ craint d’étre bon. 27 X ^ L’AN DEUX MILLE Je fus de l’avis de Shakespear ; je dotinaî le prix à la mufique fenîimentale & aux drames , dont on pouvoit dire , peclora mol~* lejcunt, L X V I I L La tragédie françoife me fit beaucoup rire , fur-tout de la maniéré dont elle étoiî jouée. J’affiftai à la mort de Céfar , par Voltaire. Quelle œuvre mince ! Quel cadre étroit ! Quel miférable enfantillage , fubfti- tué à la majefié de l’hiftoire! On ne pou- voit pas défigurer plus complettement le chef-d’œuvre de Shakefpear ; Voltaire n’a- voit pas fu lire fon fuperbe, fon admira- ble original Des aâeurs encore plus ridi- cules que la piece , mirent en jeu une bonne humeur , qui fe termina par une fincere pitié fur la pauvreté réelle du théâtre franchis. Le poëte tragique , livré à la froide fymé- trie , s’étoit prefque toujours.écarté du tableau hiftorique qui, dans fon enfemble, avoit fa vérité. Il l’avoit coupé mal-adroitement , pour le QUATRE CENT QUAPa ANTE. 275 le faire entrer forcément dans le cadre des tegles. Ainfi il s’étoit privé des fcenes les pins neiivès & les plus intérePantes ; car c’eR le fiijet qui doit modifier l’afiion théâtrale. La refierrer lorfqu’elle doit être étendue , lorf- qu’elle doit expofer de grands mouvemens , c’eft manquer à l’art ^ à l’intérêt , à la vé- rité ; c’eft facrifier les plus grandes beautés , à des réglés defiechantes qui ne font que détruire l’illufion , en étant un libre efibr aux mœurs & au caraclere^de chaque per- fonnage. La tragédie françoife enfuite étoit , pour ia multitude , un effet fans caufe , & qii’efll:-- ce qu’un ouvrage moral dont le but ne fauroiî être faifi , & qui ne peut rien dire à la multitude ? Eh ! parlez-lui de fes mœurs , de fa fortune , de fa pofition aduelle , elle vous entendra ? Quelle étude plus digne du poète que de bien connoître ce qu’il doit enfeigner â fon fiecle , & d’approprier fon drame aux circonftances ! Mais au lieu d’un tableau vivant & animé;, Tome III. s K’ 274 L’AN DEUX MILLE le poëte tragique avoit métamorpliofé Melpo înene en un mannequin , dont Tattitude étoit perpétuellement bizarre & ridicule. Cette car- ricature étrange ofFroit d’ailleurs le même moule dramatique pour tous les peuples , pour tous les gouvernemens , pour tous les événemens terribles ou touchans. Serviles ado- rateurs de ce qui s’étoit fait & abfolument dépourvus d’invention , les poètes oubliant la grande deftination de l’art , avoient fait des pièces fadices en voulant les ajufter à celles des anciens. Toujours le même protocole, tou- jours des tableaux de pure fantaifie , & le goüt le plus faux qui ait jamais exifté chez * un peuple , détruifoit inceflamment la vérité hiflorique , & comptoit la remplacer par une vaine élégance. Je chaffai les pitoyables acteurs tragi- ques , avec l’éternelle famille à! Atrée & di Agamcmnon ; je fis la guerre à ce mau- vais goût , à cette déclamation amphatiqiie , froide & forcenée, le fon le plus défagréa- ble qui puifie frapper une oreille fenfible. Je mis en fuite; diLmême bond; ces au- 4t ¥ QUATRE CENT QUARANTE. 275 teurs qui vont pillant des pièces de théâtre dans de vieux recueils , pour les offrir enfuite A. .hr'-'''f^--‘---s .'■ ■ ■'. ■ QUATRE CENT QUARANTE. %8i que le fiecle s’appella le Jiecle agricidlcur. Ce titre en valoit bien un autre. Les agriculteurs difîingucs portèrent trois épis entrelafFés à la boutonnière de leurs habits. La payfan, vu comme agriculteur , pafteur, pcch eur & chaflèiir , doit être confidéré comme le véritable Atlas , portant le globe de la terre fur fes robuftes épaules * car c’eft par lui c|ue le genre humain fubfifte. LUI. J établis un tribunal où des juges du point d honneur prirent connoiihnice de ces injures perfonnelles qui mettent un citoyen dans le cas de défobéir aux loix , ou de porter la confcience d un affront non effacé. T’étendis cette juiifdiéfion fur tous les ordres de ckoyens ^ paice que je voulus cuie l’honneur fat le premier des tréfbrs , & qu’il fût en fureté contre cette multitude de délits qui blefTent & qui ofFenfent fi vivement les ameiü délicates & fenubles. 2S2 L’AN DEUX MILLE L I V. Un homme avoit fait une mauvaîfe aâion , il fe difpofoit à parler * je lui dis : tu vas faire mille mauvais raifonnemens pour pallier ta faute y rejîe avec la première. L V. / Je condamnai un athée à vivre feuL Qu’eft-ce qu’un athée ? C’eft un homme qui s’eft ifolé , qui s’eft fait le centre de l’iinivcrs , qui ne peut plus avoir ni défîrs élevés , ni efpérances confolantes : c’efl: un égoïlle qui n’a détruit un être fupréme que pour fe faire l’être par excellence. Il faut qu’il vive feul , ainfi qu’il fera un jour ; car l’enfer fera d’être feul , feul . . . Cette idée fait frémir. L V L Je vis que les efpriîs commençoient à s’échauffer fur les intérêts publics , & que la nation portoit fon aûivité fur des objets ^ enfin dignes d’elle. Tant mieux , m’écriai-je* QUATRE CENT QUARANTE. car l’oubli des principes de la morale & de la politique , conduit néceffairement un empire à fa ruine. Qu’on fe rapproche le plus que l’on pourra de la natuie ^ elle fait toujours des loix plus beureufcs que celles que nous nous donnons. L V I I. Il y a , dit Montaigne , des condamnations plus crimineiifes que le crime. Je fus de fon iivis J & je fis brûler des procedures lion— teufes ; parce qu’il n’étoit pas bon qu on o-ardât la mémoire de certaines iniquités. L V I I I. Les crimes commis pas les fanatiques ne leur infpirent point de rem.ords. Ils dorment tranquillement fur leurs forfaits ; leur con- fcience ne leur dit rien ; c’eft envain qu’ils ont outragé la nature. La religion qu’ils croient avoir vengée , leur affure une paix afFreiife , mais réelle pour leur cœur. Ne voilà-t-il pas le fentiment le plus horrible qui puifie dénaturer le cœur de l’homme-? r I 284 L’AN DEUX MILLE Toutes les idées morales vont s’éteindre dans une fienciie religieufb. Alors le fanatique fiappe aveuglement * il devient le plus monC- triieiix des êtres. On m avoit dit qu’il n’y avoit plus de fanatiques , j en déterrai quelques-uns à qui 2I ne manquoit que les circonftances pour cqDouvanter de nouveau la terre. Je les chatiai fl rudement , que tout en s'appellant martyrs y ils furent obligés d’appeller â leur fecours quelqu’un qui fermât leurs cicatrices ^ & ce foin dérangea pour quelque tems leurs idées attrabilaires & cruelles. L I X. I ( Les charges de judicature ne furent plus mifes à l’encan ; ce qui faifoit dire à Seneqiie que les magiftrats , après avoir acheté la juflice en gros , trouvoient du profit à la revendre en détail. L X. Je dis à un homme qui venoit de faire une dédicace ; pauvre fot ^ qui t’attaches à âbia3Kâi:• Sfr:' QUATRE CENT QUARANTE. 5 r ï I t, qui eîi pafîànt auprès de moi , rioient de mon courroux impuifTant , irrita tellement les fibres genereufes de mon cerveau , que ï illufion fe diffipa * je me reveillai & je me dis alors à moi-méme en , pouflant un long foiipir : helas î a cjuoi fert-il d’étre un homme de fer invulnérable & de s’appeller jujîice ? Les médians , toujours plus adroits que les fions, font habiles â le fouflraire à la puilîance des Joix & ne manquent guère d’en venir à bout. Ih auroient fans doute beaucoup moins de peine à redevenir gens de bien qu’à tra- vailler jour & nuit à ces machines odieufes compliquées qui ôtent hras & famhes à la jujîicc y mais telle eft la profonde malice du cœur de 1 homme , qu’il craint plus de s’améliorer que de faire la guerre à ce qu’il y a de plus faint fur la terre. Pauvre jufiiee ! les complots infidieux , les lufes abominables des fourbes ont fait de toi un corps mutilé , un tronc femblable à ceux qu on voit dans l’attelier des fculpteurs. On apperçoit bien encore les mufcles c[ui ^9 r*’ UAN DEUX MILLE enfermoient ton cœur généreux & quels furent jadis ta fouplefle & ta force ; mais il faut que le coupable foit bien près de toi pour que ta voix terrible .l’effraye , ou que tu puiffes le punir par un mouvement éner« gique & prompt de tes membres à demi mutilés. Le torfe que Michel-Ange touchoit encore avecrefpeâ: de fes mains défaillantes 3 efl: devenu , hélas ! ton emblème. Tu allois autrefois au devant du coupable, îl faut aujoud’huî qu’on l’amene & qu’on le traîne devant tes débris. Qui te rendra tes membres , ta force agiffante , ta marche fiere & rapide, telle qu’elle fut dans tes beaux jours ? . . . . Le fouverain qui te connoîtra ^ & qui fera afiez vertueux pour devenir ton premier fujet. FIN. Ou publiera du même Auteur un ouvrage intitulé • Notions claires fur îes Gouvernemens ; un voL avec cette épigraphe : nulla aiüo fine reaftioue^ ? «^ooiooi E s CHAPITRES Contenus dans le Tome troifieme. c HAPITRE LXIV. Voyageurs, page i ChAP. LXV. Schipnes. . . Chap. LXVi. Mythologie. . 17 Chap. LXVII. De la grande loi domef- tique. Chap. LXVIII. Les Galettes. Chap. LXIX, Oraijon funeb^ payfan. Chap. LXX. Hofpices. Chap. LXXI. Suite du r li tique. Chap. LXXII. Liber Chap. LXXIII. Ai Chap. LXXIV. C villes. Chap. LXX^ a TABLE DES CHAPITRES.' Ch ' P. LXXVI. De certains nobles. Chap. LXXVII. Refiauration, Chap. LXXVIII. Canaux, Chap. LXIX. Juifs. Chap. LXXX. Armées. Chap. LXXXI. Verf ailles. S C R J P T U M. fé homme de fer y fonge* )0. & qui X premier i. r Ji' 160 iji 177 185 20Z Chap. LXXXI V & dernier. P o s T 210 218 Fin de la Table des Chapitres; Ou publiera du même Auteh Notions claires fur Tes Gol avec cette épip'aplie : nulla a ' / V3- • vo --tes ^ ^ •- • - •'TiiTi^-'fciMii^ii-'ft^p I ri "1 ~ Tl nUliiMrt' iipii II .-lÉifc^--* _ ':. \ ' - /S.'^ 4(i;<«(i^,. j»X' y. . ' ► 'C . rr \^ Ç 5 c < V .5 <^(>'1 ± I r W I i l W .*s^tvr ' . .>C. -. ■ -..-• * ;. '-r*; ■ ~f -JÉP^Jh" -*■' •'• •■ ••■J-P ''■•Ir- Î'W’ r';. ?IS ■ :.: ; ■ "S^î, ' " j"'-" ■ t4i • •- ■■ ' ’li.r "'«■ij. ■? • .• '